Chroma Squad

Financé via Kickstarter à hauteur de 97 000$, Chroma Squad se présente comme un Tactical-RPG à l’ambiance très sentaï, fortement inspiré des Power Rangers. Le studio brésilien Behold Studios nous promet de l’humour, de la stratégie, du fan-service et du pixel art… promesse tenue ?

Humour et méta

L’histoire du jeu est assez singulière : il s’agit de suivre un bande d’acteurs-cascadeurs d’une série sentaï qui, lassés de suivre les directives de leur réalisateur, décident un beau jour de monter leur propre studio et leur propre série. Il faut alors partir de zéro, dégoter un hangar qui fera office de studio, confectionner des costumes avec les moyens du bord (quelques morceaux de carton et un peu scotch feront l’affaire), et on se lance dans l’aventure d’une série TV ! On sent une passion naïve (dans le bon sens du terme) se dégager de tout cela : les scénarii des différents épisodes sont délicieusement absurdes et idiots, et ne sont que prétexte à s’amuser, à lancer la Chroma Squad à l’assaut de super vilains au look improbable, du Pigeon Humain à l’Homme-Citrouille en passant par l’Ours Dansant. C’est n’importe quoi, mais l’ambiance s’y prête, et les musiques entêtantes autant que les graphismes en pixel-art coloré entraînent sans peine le joueur dans cette atmosphère de fun endiablé.

La construction narrative du jeu n’est pas sans intérêt, puisqu’elle imbrique différents niveaux de récit qui brisent régulièrement le quatrième mur. Ainsi l’on contrôle dans le jeu des acteurs jouant eux-mêmes dans une série, conscients d’être dirigés, et dont la série elle-même bascule peu à peu dans la réalité, lorsque les menaces combattues ne sont plus tant issues du script que des manigances d’une puissance occulte concrète… Mais les caméras sont toujours là, de même que la volonté de réussir le show parfait. Chroma Squad met en scène l’histoire et la méta-histoire, dessinant une frontière floue entre les deux, sans jamais se prendre trop au sérieux. Et cela fonctionne : si le charme des premiers épisodes retombe peu à peu au fil de l’avancée dans le jeu (faute d’un intérêt autre qu’humoristique), l’irruption d’un vrai méta-plot vient relancer le jeu en même temps qu’il lui confère un aspect réellement épique et farfelu, dans le pur esprit sentaï.

Gestion et stratégie

En termes de jeu, Chroma Squad se définit lui-même comme de la gestion tactique au tour par tour. Le joueur dirige en réalité le studio produisant les épisodes de la série. Entre chaque affrontement, il lui faut donc gérer ce studio : agrandissement et achat de matériels divers permettront de bénéficier de bonus en combat ou même en dehors (amélioration du taux de drop d’objets, augmentation de la santé de l’équipe, etc…). Un magasin permet d’acheter de nouveaux équipements, que l’on peut également crafter. Le craft sera d’ailleurs essentiel pour améliorer le mecha de l’équipe (et oui : que serait le sentaï sans ses combats mecha-kaiju ?). Plus original, le studio peut signer des contrats de marketing avec diverses sociétés, ce qui permet d’obtenir une grande variété de bonus supplémentaires : rentrées d’argent via la vente de produits dérivés ou des placements produit (attention à ne pas perdre des fans avec cette méthode !), améliorer l’audience en organisant des flash mobs ou en dévoilant un teaser, et bien d’autres…

L’évolution des personnages est intimement liée à l’évolution de la série TV. Pas de niveaux ni de points d’expérience ici, il faudra se contenter d’acheter ou de crafter les équipements qui se débloquent à chaque nouvelle saison. Car la construction du jeu suit habilement celle d’une série TV : chaque affrontement correspond à un épisode, chaque série de cinq ou six épisodes composant une saison. Un (petit) arbre de compétence, spécifique à chaque membre de l’équipe, propose une à trois nouvelles compétences particulières par saison (une seule de ces nouvelles compétence pouvant être active à la fois). La montée en puissance des héros est donc contrôlée, et suit la courbe d’évolution de la série, ce qui est plutôt bien pensé.

Faites grimper l’audimat

L’audience. C’est bien évidemment le nerf de la guerre, et sans doute la plus belle réussite de Chroma Squad en termes de game design. Car si les affrontements prennent la forme classique d’une map quadrillée pleine de monstres qu’il faut éliminer au tour par tour (comme dans tout Tactical-RPG), des objectifs secondaires (mais capitaux) émanant du réalisateur vont permettre de toucher l’audience, et donc d’améliorer la fan-base tout en assurant des revenus qui permettront la pérennité de la série et l’achat d’équipement pour rester au niveau.

Concrètement, des points d’audience sont attribués chaque fois que l’on frappe ou détruit un ennemi. Il est également possible d’en gagner via deux types de mouvement spéciaux faisant appel au travail d’équipe, philosophie primordiale du genre sentaï. L’aide au déplacement tout d’abord, où l’un des personnage fait une sorte de courte-échelle à un autre, le propulsant un peu plus loin dans un salto lui donnant accès à une zone qu’il n’aurait pu rejoindre seul ce tour-ci. L’attaque groupée ensuite, permettant de multiplier sa force de frappe, une attaque groupée avec les cinq personnages permettant même de déclencher un Finishing Move qu’il faudra veiller à ne pas déclencher trop tôt : une technique ultime se doit de n’être employée que pour achever un super vilain, sans quoi les fans risquent d’être déçus. Les objectifs définis par le réalisateur rapportent également un grand nombre de points d’audience, et influent directement sur le déroulement des combats : tuer un certain nombre d’ennemis avant d’achever le boss d’un Finishing Move, attaquer le boss à chaque tour, gagner en un certain nombre de tours, effectuer au moins trois attaques groupées… les situations sont variées et constituent finalement l’intérêt principal des combats, qui ne sont par ailleurs pas très difficiles.

Il faut noter également que la plupart des épisodes démarrent alors que les membres de la Chroma Squad sont en civil. Pour se transformer et revêtir leurs costumes de couleur (ce qui les soigne entièrement et augmente significativement leur puissance), il faut déjà atteindre un certain score d’audience. On se retrouve donc régulièrement, en début de combat, à multiplier les mouvements spéciaux de déplacement pour gonfler suffisamment son audimat, et donc à enchaîner des saltos « inutiles », uniquement dans ce but… ce qui correspond encore une fois parfaitement à l’esprit sentaï et fan-service, où la futilité n’a pas tant d’importance, du moment que le résultat est cool. Chroma Squad parvient à développer un gameplay cohérent avec l’univers qu’il met en scène, et c’est très appréciable.

Limites et répétitions

En dépit de toutes ses bonnes idées et de tous ses aspects réjouissants, Chroma Squad possède tout de même son lot défauts. En premier lieu, la partie gestion aurait mérité plus de contenu dans les équipements et améliorations du studio, dont on acquiert trop rapidement les derniers éléments. Idem pour l’arbre de compétence des personnages, plutôt limité et offrant peu de choix de build. Ensuite, le jeu souffre d’une certaine répétitivité dans ses phases d’action : la méta-histoire met du temps à démarrer et les combats se ressemblent beaucoup. C’est particulièrement flagrant pour les phases de mécha, qui se résolvent à travers une sorte de mini-jeu toujours identique, pas désagréable mais peu palpitant à la longue (à l’exception de l’épique combat final !). Ces défauts ne gâchent certes pas le plaisir de jeu, mais sans eux Chromo Squad aurait pu prendre une autre dimension.

Conclusion

Amateurs de stratégie au tour par tour et/ou de sentaï, Chroma Squad est fait pour vous ! Avec son ambiance passionnée et son gameplay s’appuyant habilement sur les codes du genre, le jeu ne peine pas à faire oublier ses défauts pour proposer une expérience plaisante et atypique, portée par une bande-son parfaitement sentie (la chanson titre est d’ailleurs interprétée par Koyama Shuu, du groupe japonais Scoobie Do).

Lights, Camera, Chromatize !

Mwarf

Mwarf est chef de projet (dans l'informatique) et travaille à Paris. Il s'intéresse beaucoup au cinéma et au jeu vidéo, adore Kubrick, Quentin Dupieux, le duo Iguchi/Nishimura (il est éclectique), et toute sorte de jeux indés innovants. ll aime aussi le metal (et l'indus en particulier), et peut écouter Nine Inch Nails, KMFDM ou encore Tool toute la journée. Ho, et il aime particulièrement écrire pour partager ses découvertes.

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