Hors-Série : 42ème Festival International de la Bande Dessinée

Hors-Série : 42ème Festival International de la Bande Dessinée

Le week-end du 29 janvier au 1er février s’est tenu le 42ème Festival International de la Bande Dessinée (FIBD pour les intimes). Puis bon, comme sur GSS on aime aussi faire un peu de transmédia, on a estimé que couvrir l’événement pouvait être intéressant. On vous propose donc une plongée dans le monde de la BD qui a vécu son Cannes à lui lors de ce festival.

JackKirby (1)Rendez-vous en terre connue

Si vous habitez dans une grotte ou que avez été récemment congelé il est fort possible que vous ne connaissiez pas le FIBD. Pour faire simple c’est un événement dont la BD est au centre, quelque soit l’origine ou le support de cette dernière. C’est également le seul moment de l’année où vous entendrez parler d’Angoulême, la ville paumée en pleine Charente où se déroule le festival. On y trouve des expositions, des stands où choper la dédicace d’un auteur qu’on adore, et une flopée de BD à acheter chez les nombreux éditeurs ayant répondu présents. Malgré le côté très marchand et commercial du FIBD, cette année de nombreuses conférences sont venues mettre un peu de variété dans tout ça. Les sujets abordés allaient de la création d’un personnage de manga à la grande question de la censure des super-héros en France (oui oui). Malgré l’abondance des thèmes, ces conférences étaient surtout destinées à un jeune public ou à des personnes souhaitant découvrir un sujet bien spécifique. Pour peu que l’on s’intéresse déjà à la BD dans sa globalité on n’y apprenait pas grand chose.

Côté programmation il y a eu quelques temps forts. On retiendra notamment les deux grosses expo qui ont été montrées pendant toute la durée du festival. L’une concernait Jack Kirby, le génial créateur de nombreux héros de comics tels que Captain America, Les Quatre Fantastiques ou même Hulk pour Marvel, et la saga Le Quatrième Monde pour DC Comics, le projet de sa vie. Une exposition très intéressante qui montre à quel point le bonhomme a galéré avec ses éditeurs malgré le boulot abattu. On y découvre quelques vieux comics originaux par exemple, des choses que l’on peut admirer assez rarement. Si vous voulez jeter un œil à cette expo (assez petite en taille il faut le noter) en voici quelques clichés.

L’autre grosse expo à retenir était celle concernant Bill Watterson. Planquée dans le sous-sol de l’Espace Franquin à Angoulême elle présentait le travail du créateur de Calvin & Hobbes. Il y avait assez peu d’informations à lire ici, ce qui était vraiment mis en avant c’était l’oeuvre de Watterson. A ce titre il faut noter que de nombreux originaux étaient exposés. Pour peu que l’on admire ce que fait le bonhomme, c’est une découverte qui fait plaisir à voir. Pouvoir observer les corrections au blanco, les traits au crayon léger se cachant sous le dessin final, les cases des comics strip tracées à la règle, ça fait quelque chose ! Surtout quand on sait que Bill Watterson vit en ermite et prête rarement son travail à des organismes extérieurs. On peut toutefois regretter le fait que les originaux et les copies étaient mélangées sans indications. Seul un œil un tant soit peu averti pouvait repérer ces différences. Malgré tout c’était une exposition à voir pour se (re)plonger dans les aventures du gamin et de sa peluche de tigre.

Le FIBD, une histoire de rencontres

Cela dit il ne faut pas perdre de vue qu’un tel festival c’est aussi une formidable occasion de rencontrer de nombreuses personnes. Que ce soient les fans d’une série que l’on affectionne particulièrement ou, bien entendu, les auteurs eux-mêmes.

Lors d’une rencontre organisée par le festival, j’ai ainsi pu voir les auteurs des Carnets de Cerise, une BD destinées aux enfants avec une héroïne principale intrépide et espiègle qui enquête sur les gens autour d’elle. Aurélie Neyret (dessinatrice) et Joris Chamblain (scénariste) ont ainsi dépeint leur travail en amont de la création de la série (qui compte aujourd’hui 3 tomes, 5 sont prévus). L’occasion d’avoir une vision intéressante de l’héroïne selon le scénariste. En effet pour lui, dans le monde de la BD, les jeunes filles sont souvent des faire-valoir du héros masculin. Il a donc souhaité remédier à tout ça en créant Cerise avec Aurélie Neyret. De son côté, la dessinatrice cherche à dépeindre un univers coloré et empreint d’une certaine poésie. Une rencontre très intéressante sur le processus de création d’une nouvelle série mais aussi sur la volonté d’un auteur de faire voler en éclats certains clichés récurrents de la BD.

motagut
Montagut Chuen

J’ai également pu m’entretenir de manière un peu plus personnelle avec une jeune dessinatrice hongkongaise du nom de Montagut Chuen pour qui c’était le premier festival. Le travail mis en avant par la maison d’édition Comix Homebase m’avait assez intrigué. On pouvait voir des œuvres assez sombres tournant autour du thème de la mort mais traitée de façon très poétique. J’ai pu apprendre par la suite que l’artiste avait beaucoup dessiné lors de sa lutte contre le cancer mais ça nous y reviendront. Avant de connaître une certaine notoriété à Hong-Kong, Montagut Chuen dessinait surtout pour ses amis et de manière personnelle, afin de partager des choses avec eux et les rendre un peu plus heureux lorsqu’il le fallait.

Sauf que dans la culture chinoise, dessiner, travailler en tant qu’artiste de manière plus générale, est assez mal vu et son entourage ne la soutenait pas vraiment dans son oeuvre. Mais voilà, elle ne s’est pas dégonflée et elle a continué encore plus pendant qu’elle était malade. Une manière pour elle de parler de son cancer… à elle-même. Malheureusement une partie de ses proches s’est éloignée pendant un moment difficile de sa vie et dessiner l’a aidé à s’en sortir. Pendant sa maladie elle a notamment travaillé sur Little York, un film d’animation en noir et blanc très poétique sur des gens malades.

Montagut Chuen a un univers qui défend énormément le rêve, malgré un ton qui peut sembler très sombre. Sous pas mal d’aspects et s’il fallait trouver un point de comparaison, son travail peut rappeler Tim Burton a ses débuts.

Ce qui est plutôt amusant c’est que malgré tout ce bagage artistique (il est à noter qu’un de ses livres a été joué dans un théâtre hongkongais et qu’un projet de film est en train de se monter) et l’excellent accueil de son travail de la part des occidentaux, Chuen n’a pas encore confiance en elle et ce premier FIBD fut un vrai baptême du feu. En tout cas son oeuvre mérite le coup d’oeil et je vous invite chaudement à vous y plonger.

Enfin, et vu qu’il est impossible pour moi de résister, j’ai pu discuter brièvement jeu vidéo avec deux étudiants de l’ENJMIN d’Angoulême. Cette école qui forme les futurs talents du milieu. L’occasion de vous signaler l’existence de l’ENJMIN Bundle si vous souhaitez vous essayer à ces projets étudiants parfois plein de créativité. En tout cas les deux larrons que j’ai pu rencontrer étaient plutôt inspirés et il est possible qu’un jour sur GSS on ait à tester un de leur jeu. Après tout qui sait ?

Un enjeu économique important

Au-delà de l’aspect “loisir” du festival, on peut très clairement discerner en filigrane un sacré enjeu financier et ce pour de nombreux acteurs du milieu. Pour les jeunes auteurs, c’est l’occasion de montrer ce dont ils sont capables. Comment ne pas citer l’excellent travail des jeunes talents qui était exposé au festival ? De futurs auteurs en devenir à n’en pas douter.

On reste dans le côté “amateur” avec une petit incursion du côté du crowdfunding qui était représenté par KissKissBankBank. Cette plateforme créée il y a 5 ans était présente sur le festival afin d’expliquer ce qu’est le crowdfunding aux non-initiés mais aussi pour conseiller de jeunes créateurs dans la présentation de leur futur projet sur un tel site. Selon le responsable de l’accompagnement des projets sur le site, le crowdfunding deviendra un vrai tremplin pour les créateurs de BD qui ont du mal à trouver un éditeur et ce dans un futur très proche.

Plus professionnel, le festival était aussi l’occasion pour deux grosses entreprises d’annoncer leur partenariat commercial. Ainsi le Groupe Média Participations (France) et les Editions Comic Fans (Chine) ont pu s’associer afin de faire rayonner le manhua (manga chinois) à plus grande échelle. Un partenariat intéressant à évoquer : le travail des chinois mérite le coup d’oeil et il ne fait aucun doute que la BD asiatique n’a pas fini de nous surprendre.

Saviez-vous que la Chine a également son Festival de la Bande Dessinée ? Il se déroule à Canton, une ville de pas moins de 16 millions d’habitants et il rassemble pas moins de 250 000 visiteurs. Le FIBD d’Angoulême mettait d’ailleurs la Chine au centre cette année avec un pavillon chinois de toute beauté permettant d’admirer de nombreuses œuvres locales.

Un contexte particulier

Il serait assez malhabile de parler du Festival de la BD sans évoquer le contexte dans lequel il s’est déroulé. Il y avait encore sur toutes les bouches les événements du 7 janvier dernier. Il suffisait de toute façon de regarder autour de soi pour voir le dispositif de sécurité déployé et se rendre compte que non, tout n’était pas oublié loin de là.

Exceptionnellement le festival a créé cette année le prix Charlie Hebdo de la liberté d’expression, décerné aux disparus du journal éponyme. Blutch, présent pour récupérer le prix, a alors prononcé un discours émouvant qui a fait du bruit lors de cette édition du festival.

Mais il faut croire que le microcosme des dessinateurs n’a pas été seulement secoué par ce drame. En effet samedi s’est tenu la Marche des auteurs. Une occasion pour Fabien Vehlmann d’expliquer que les dessinateurs français sont pris à la gorge par de nouvelles mesures gouvernementales ne leur permettant plus de se dégager un salaire convenable (selon lui une bonne partie de la profession vit sous le seuil du SMIC). Encore une fois le drame Charlie Hebdo a été évoqué dans un hommage sobre mais lourd de sens.

Angouleme (15)Alors ce festival ?

Arrive donc le temps du bilan et c’est ici qu’on va évoquer un peu le palmarès de ce festival. D’emblée comment ne pas s’arrêter un instant sur le Grand Prix de la ville d’Angoulême décerné à Katsuhiro Otomo, créateur du manga Akira. De l’aveu même des organisateurs et membres du jury c’était une façon pour eux de rattraper une injustice, à savoir que la bande dessinée asiatique n’avait jamais reçu un tel prix au festival. Pourtant, il s’avère que le Japon a inventé a BD pour adultes à la fin des années 50, bien avant la BD franco-belge déjà maintes fois récompensée au festival. C’est donc un prix d’honneur plus qu’autre chose qui a été décerné à Otomo, le manga n’ayant plus besoin de cette reconnaissance au vu de sa notoriété aujourd’hui.

Le festival fut aussi l’occasion de consacrer Riad Sattouf qui a obtenu le prix du meilleur album avec L’Arabe du futur (édité par Allary). Une BD autobiographique et humoristique où l’auteur raconte son enfance en Lybie (sous la dictature de Kadhafi) puis dans la Syrie d’Hafez Al-Assad avant l’exode de sa famille en France (qui sera racontée au fil des 3 tomes prévus).

Le prix de la meilleure série quant à lui a été décerné à la saga LastMan (édité par Casterman) des auteurs français Balak, Mickaël Sanlaville et Bastien Vivès. Une sorte de manga de baston à la française au style graphique assez recherché.

Enfin, le travail des asiatiques a aussi été récompensé par le Prix du patrimoine, reçu par le chinois Zhang Leping pour son travail sur San Mao, le petit vagabond (aux éditions Fei).

Un bilan plutôt positif donc pour ce festival qui malgré un contexte tendu s’est déroulé sans accroches et a proposé beaucoup de choses qui méritaient qu’on s’y attarde. Mais ce qu’il faut retenir c’est qu’il faut lire des BD ! Le manha chinois par exemple est une formidable occasion de se plonger dans des univers inhabituels et une culture différente de celles que l’ont connaît déjà. Les petits auteurs ont également des oeuvres très intéressantes à proposer qui valent largement le détour et il ne tient qu’au public de soutenir ces gars là. En tout cas une belle édition du Festival International de la Bande Dessinée. A l’année prochaine pour de nouvelles aventures !

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