Dossier

Festival du jeu vidéo - Angoulême

Le festival du jeu d’Angoulême nous accueillait le temps d’un week-end sous les voûtes des ateliers Magelis, autour d’un panel de productions prototypales, étudiantes, indépendantes et tatouées à l’encre de la région Nouvelle-Aquitaine. Le plan est connu : on attire le public avec des jeux déjà sortis – A Plague Tale : Requiem, Shotgun King – ou de grande envergure – Dune : Spice Wars – ou des espaces dédiés au retro, à la réalité virtuelle ou à la joyeuse marave collective – Splatoon et Mario Kart, évidemment. Puis PAF, on le pousse sans crier gare dans les bras pixellisés et tous tremblotants de projets plus confidentiels et/ou encore en gestation.

Il faut bien avouer que l’exercice est réussi. Nulle pancarte criarde qui hurle de se jeter sur ce “gros jeu qui déchire” (marque déposée), nulle enceinte bourrine qui vous arrache les tympans : ici, on s’assoit, on joue ou bien on regarde par-dessus l’épaule, on échange quelques mots avec un.e développeur.euse ou un.e étudiant.e, on se laisse le temps de la découverte, et de saisir les idées prometteuses derrière des atours parfois encore un peu cabossés.

Ce genre d’événements, à l’heure des jugements à l’emporte pièce sur les étapes de création des jeux ou bien des bande-annonces trompeuses , est salutaire. C’est ici que l’on se frotte aux fondations d’un jeu vidéo, que l’on entrevoit des potentiels, que l’on discute, que des petits et des grands découvrent les coulisses de ce pseudo-eldorado qu’est le milieu de la création vidéoludique. Un jeu réalisé par une seule personne? Ce n’est pas forcément une success story glorifiée dans le sang et les larmes, mais parfois une question de temps à accorder gratuitement à sa passion, de droits au chômage qui vont bientôt expirer, de chances de succès planétaire limitées. Si le jeu vidéo veut faire le malin en tant que “dixième art”, il doit passer par des évènements comme Le Festival du Jeu d’Angoulême, où l’expérimentation est permise, où les versions d’essais sont autant de croquis préparatoires pour des oeuvres futures ou rêvées, où on peut montrer des choses sans penser à la courbe des ventes et où l’ambiance est familiale et accueillante.

Tout cosy soit-il, ce festival reste un salon de jeu vidéo, et il faut bien que l’observateur extérieur partage une petite sélection des diamants bruts qu’il a pu voir de près au royaume de la Sainte Cagouille.

(Photos : Laure Fauvel)

JUMALIEN - Kevin Pedatte // Mi-2023, on croise les doigts

4 manettes sur le stand. Un regard timide à gauche, à droite, un “Vous voulez faire une partie avec moi ?” avec une voix tremblotante qui rappelle nos pires heures solitaires dans la cour d’école. 10 minutes plus tard : “Woh la vache ce que je t’ai mis !” “Oups, tu l’as pas vue venir celle-là hein !”, “Ouh bien joué, j’avais qu’à pas faire le mariole”. Il s’est donc passé quelque chose avec Jumalien, un jeu qui arrive déjà à transformer un joueur timide en bête assoiffée de victoire, de tension et de grands éclats de rire. Il cherche clairement à s’asseoir à la table criblée de flèches du brillant Towerfall : les arènes sont compactes, il y a trois boutons et le principe de “faut tuer les autres” est clair même pour les moins observateurs d’entre nous. Jumalien propose aussi de rééquilibrer la partie entre chaque manche, avec des bonus à choisir pour le retardataire au score, sur un principe de cartes qui se  combinent selon la couleur ou les effets de celles que l’on a piochées précédemment. Si tout le monde joue avec les mêmes règles, certains vont privilégier la vitesse, d’autres le corps à corps bestial, ou les tirs à distance. C’est Jumalin, quoi.

Il manque encore clairement une phase de polissage, les joueurs peuvent se tourner autour longtemps sans être embêtés par une quelconque urgence, et les impacts ne sont pas encore très lisibles, mais on souhaite très fort qu’il rejoigne d’autres gros titres du fun sur canapé et… PARDON MAIS TU VOIS PAS QUE J’AI POSÉ LA MANETTE LA? ATTENDS DEUX SECONDES, JE VAIS TE ROULER DESSUS TU VAS RIEN COMP-

BALADINS - Seed By Seed // 2023 (je crois)

Alors eux ils font les malins avec leurs adorables minois de saltimbanques de papier. Ils se promènent dans leurs dioramas tout nappés d’aventure, à régler les problèmes des riverains, à ramasser des champignons, à traverser le très girondin village de Mouliac ou bien la fameuse forêt de Liège – pas la ville, le truc des bouchons ou des panneaux de salle d’attente, là. Et ils croient qu’on va les laisser faire? Et bien il se pourrait bien que oui… Parce qu’à l’heure de la démo, Baladins nous embarque au rythme du tour par tour et de ses petites quêtes anodines. À chaque tour/étape son récit, et son défi à régler grâce aux compétences et aux dés du Cuistot, du Feudartifiste, du Luxomage ou de l’Acrobate. C’est très beau, c’est pas si banal, et on a rarement autant eu envie de choper ses bolas et de mettre son plus beau sarouel pour partir sur les chemins.

OVERBOSS - Tavrox Games // Second Trimestre 2023

Une tuile après l’autre, tranquillement. Il faut bien réfléchir car la grille ne comporte que douze cases. “Si je mets une tuile forêt là, je peux récupérer le petit squelette qui se trouve dessus, et le mettre sur sa tuile grotte préférée?”. Etre un Overboss (un super gros méchant), ce n’est pas avoir avoiné des héros et héroïnes en armure brillante par douzaines, c’est avoir constitué le parfait petit royaume des ténèbres, dans un jeu qui se veut du genre “Puzzle relaxant avec des petits décors et des monstres en pixels grognons”. On choisit une tuile, elle combine ou non avec les autres, et le score grimpe. Et c’est tout, c’est très compact – c’est issu d’un jeu de plateau –  et c’est déjà pas mal. Le jeu n’est pas facile, les rouages de notre cerveau limité grincent, puis on apprend, on joue mieux, on gagne quelques points supplémentaires. Prometteur pour ceux qui trouvent que Dorfromantik manque de monstres et de donjons.

(Le bon H0wler l’avait aussi croisé à la Gamescom)

LE STAND DE L’ENJMIN // On leur souhaite le meilleur pour la suite.

Prix de groupe pour les productions de L’École Nationale du Jeu et des Médias Interactifs Numériques :

Une Fable de cité qui s’ouvre sur du gros rap en français : Alien Kebap parle de manière juste et avec un vocabulaire peu fréquent dans le JV de l’immigration algérienne, de la vie dans les quartiers du Sud et de l’arrivée d’un extraterrestre au pied des tours.

Un jeu d’ambiance à la première personne qui débute dans une chambre miteuse : Abel traite du deuil en mettant l’accent sur la narration environnementale, de très belles textures poisseuses et un palais mental qui se construit de couloir en couloir.

Un jeu de plateforme puzzle où l’on contrôle un personnage et son ombre à la gravité inversée, où les obstacles de l’un sont les plateformes de l’autre : White Mirror, très bien animé et beaucoup plus retors que ce qu’il peut laisser paraître au début.

Si ces jeux – et les autres, tout aussi intéressants – se démarquent, ce n’est pas tant par l’originalité de leur proposition mais par le fait que les talents de demain de l’industrie ont déjà parfaitement intégré les codes du medium, les petits moments de gameplay qui font des souvenirs, et proposent déjà des expériences qui les détournent, les subliment, et nous accrochent. La surprise était au rendez-vous, donnez-moi vite un nouveau stand de jeux étudiants à explorer svp.

(Les jeux présentés par l’Enjmin sont jouables sur la page itch.io de l’école)