Critique

outer wilds

Développeur : Mobius Digital – Éditeur : Annapurna Interactive – Date de Sortie : 30 Mai 2019 – Prix : 20,99 €

Tout commence par un feu de camp. Un feu de camp comme lieu de socialisation, comme plate-forme musicale et comme lien universel. Dès les premières secondes, le regard déjà tourné vers le ciel, vous commencez une quête initiatique qui a valeur de passage à l’âge adulte, une odyssée scientifique qui vous forcera à quitter la quiétude de votre planète natale. Mu par une curiosité sans bornes et un respect immense pour vos pairs explorateurs qui ont laissé légendes et exploits dans leur sillage, vous vous lancez vous aussi à la découverte des secrets de votre système solaire, sur les traces de ces astronautes passés mais surtout à la recherche des Nomai, un peuple mystérieusement disparu qui aurait précédé tout le monde dans votre petit bout de galaxie, maitrisant jadis une technologie très avancée.
Avant votre départ, on vous équipe d’un outil de traduction flambant neuf qui vous permettra de comprendre et décrypter, comme personne avant vous, les textes et mémoires des Nomai. On vous remet également une sonde et un Signaloscope, un capteur de signaux à grande échelle qui vous ouvre de nombreuses voies à explorer. Mais une fois parti à bord de votre rafiot, votre exploration va vite se heurter au concept central du jeu, lorsqu’un évènement stellaire assure une mort instantanée à tout le système solaire. Vous voilà alors projeté 22 minutes plus tôt, à l’instant exact où l’aventure débute.

Time is a flat circle

Une fois la surprise passée et les premiers voyages effectués, il devient clair que la véritable denrée cruciale est ici la connaissance. Votre personnage a soif de connaissances, et c’est un apprentissage qui passe par une répétition forcée, par la comparaison avec votre moi de la boucle précédente. Chaque mort est l’occasion d’apprendre de ses erreurs ou d’explorer un peu plus loin, et la méthode n’est pas douce, puisqu’il n’est pas possible de sauvegarder au milieu d’une de ces boucles de 22 minutes. En cela, on pourrait dire que Outer Wilds vous initie d’un certaine façon au speedrun. Le point de départ étant toujours le même, les raccourcis trouvés naissent à travers votre connaissance des lieux et de leurs dangers, et de la répétition que le concept impose. Et à la manière d’un speedrunner, c’est une mémoire musculaire qui nait progressivement, épaulée par vos découvertes de la topographie et des sentiers les plus sûrs. Une carte mentale se crée, et on se retrouve bien vite à optimiser les trajets et les déplacements, craignant l’épée de Damoclès perchée dans la voute céleste.
L’apprentissage est une part intégrante de tout jeux vidéo, mais il prend ici une dimension supplémentaire. Plutôt que de revenir à un point de sauvegarde abstrait après une mort du protagoniste, Outer Wilds intègre le rechargement de la partie à la diégèse du jeu, puisque le personnage revient physiquement, en lui-même, au “point de sauvegarde” qui correspond au tout premier écran. Ce qui est appris par le joueur est donc toujours appris, en parallèle, par le petit héros. Il n’existe aucun “temps perdu” qui serait mangé par une quelconque sauvegarde chargée. L’apprentissage du protagoniste personnifie ici l’apprentissage du joueur de jeux vidéo, la mécanique de retour temporel permettant au personnage et au joueur de ne faire qu’un.

On pourrait par ailleurs craindre une rejouabilité barbante, mais ces peurs sont vites apaisées par la diversité des objectifs et des planètes à explorer. Et ce cycle clos n’est pas simplement une limite temporelle, c’est surtout un formidable outil que Mobius Digital manie avec brio : ces 22 minutes sont un agenda stellaire bien rempli, où chaque planète vit à son propre rythme, et où événements et dangers défilent selon un planning très chargé. Revivre la même séquence dans un monde ouvert signifie réussir à utiliser cette prescience à son avantage, savoir exploiter la danse des planètes et où se trouver au bon endroit au bon moment, à la manière d’un Bill Murray spatial. L’œuvre est ambitieuse et réussie : il est grisant de jouer à l’aventurier medium, qui apprend inlassablement d’une vie à l’autre.

Orbite d'amarrage

Votre progression se fera en suivant les traces des Nomai, leurs conversations et leurs souvenirs. Vous êtes le premier à décrypter ces écrits, et plus vos découvertes archéologiques s’accumulent, plus le poids sur vos épaules s’accentue. Outer Wilds sait jouer sur la merveilleuse fascination de la découverte, et distille l’aventure au sens le plus pur du terme. Petit témoin millénaire que vous êtes, plongé en terre inconnue, chaque sol regorge de phénomènes inexpliqués et d’artefacts ancestraux avec lesquels il faudra composer. Si vous ne les cherchez pas, les objectifs ne viendront pas polluer votre interface. Il est possible de jouer l’entièreté du jeu à l’instinct, en se laissant porter par sa curiosité et ses idées, et le jeu est pensé en ce sens. Un ordinateur de bord est cependant présent afin que chacun puisse adopter son propre style de jeu. Mais on ne vous donne pas la becquée, ce qui sublime chaque trouvaille par ce sentiment d’accomplissement que peu de jeux savent offrir.

Pour réaliser tout cela, le jeu se sert d’un gameplay qui ne va pas plus loin que l’essentiel. Point d’inventaire, simplement une sonde capable de prendre des photos, un capteur de signaux et un petit jetpack. Avec votre vaisseau à peine spatial, il est possible de passer de planète en planète sans aucun chargement, dans un seul et même mouvement vers cette fin inéluctable. Le système solaire, à la fois immense et tenant dans un mouchoir de poche, permet des déplacements rapides tout en conservant l’immensité stellaire propice à la solitude du pionnier galactique. Pas d’inventaire non plus, puisqu’en guise d’objets clés, l’expérience de vol et le savoir récolté vous serviront de raccourcis et de moyens de défense. Une grande place est laissée à l’imagination, dans la mesure où il vous faudra composer avec le cycle des planètes, leurs orbites et leurs dangers. La simplicité des mécaniques de jeu vous pousse à maîtriser vos quelques outils et à improviser en fonction de la situation qui se présente. La sobriété du game-design sert une aventure compacte où rien ne dépasse, à la progression maîtrisée de bout en bout, qui sait vous diriger sans vous prendre la main et sans jamais vous ôter ce pincement à l’estomac à chaque rentrée atmosphérique, à chaque saut dans l’inconnu.

Intersidéré

Un des premiers sons que vous capterez, le casque vissé sur les oreilles et l’œil optimiste perdu dans l’immensité des astres, ce sont quelques notes de musiques, une petite corde grattée ou un air d’harmonica au détour d’une planète. Des instruments joués par vos collègues, loin là-haut par-delà le vide, comme autant de balises spatiales qui se répondent à travers le froid et la nuit.
Que l’absurdité d’une mélodie audible d’une planète à l’autre ne vous surprenne pas. On touche ici à la douce folie de Outer Wilds, qui se joue des lois de la physique lorsqu’il considère l’acte poétique comme plus important. Il n’est pas rare de débusquer un voyageur assis auprès d’un feu de camp niché dans un bosquet, sur une planète qui n’a pour autant pas d’atmosphère.

Ces îlots de chaleurs sont ponctués par les notes propres à chaque planète, qui leur confèrent une couleur unique. Ces planètes sont toutes singulières, possédant chacune un concept fort autour duquel il faudra improviser afin d’apprivoiser leurs dangers. Mais même les planètes les plus hostiles ou les plus froides savent évoquer la mélancolie de l’odyssée, avec ses voyageurs perdus mais résolus à la dangerosité de la tâche, qui acceptent la mort et l’oubli comme un danger de leur vocation. L’ensemble est servi par une direction artistique faite de grosses vis et de bouts de ficelles, des constructions à l’imagination enfantine et prêtes à se désintégrer à la moindre intempérie (de quoi renforcer également l’écart technologique entre vous et vos prédécesseurs). On y trouve un aspect touchant, les balbutiements spatiaux d’une civilisation qui se jette à corps perdu dans le vide intersidéral, en quête de savoir. La musique d’Andrew Prahlow souligne ces instants d’exploration avec douceur et émerveillement, mais vous berce aussi au coin des flammes pour que vous puissiez reprendre votre souffle, avant de vous projeter à 500 km/h aux côtés des notes spatiales d’un orgue déchirant ou d’un morceau de post-rock contemplatif.

Outer Wilds est une grande fable archéologique qui réussit à capturer cette sensation si fugace d'aventure, celle qui rend les jeux vidéo si particuliers et leur permet d'offrir quelque chose d'introuvable dans les autres formes de divertissements. Les ptits gars de chez Mobius Digital vénèrent cette école de l'exploration qui vous pousse hors de la maison avec un sourire plein d'espoir, qui vous laisse échouer pour mieux réussir et qui vous laisse tracer votre propre route. Et lorsque tout est terminé, il reste la chaleur du feu et les rencontres faites en chemin, accompagnées de quelques accords et d'histoires qu'on se transmet sous les étoiles.

Tmnath

Tmnath

Passionné de jeux de plates-formes et de crème anglaise.

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