Critique

JUDGMENT

Développeur : Ryu ga Gotoku Studio – Éditeur : Sega – Date de Sortie : 25 juin 2019 – Prix : 60 €

2018. Retour au quartier fictif mais bien vivant de Kamurocho, Tokyo au Japon. C’est toujours la nuit que cette ville s’active le plus entre ses cabarets, ses clubs d’hôtes et d’hôtesses aux bouches en cœur, ses bars, ses restaurants et sa vie aux limites de la légalité. Une ville tenue en respect par des familles de Yakuza, les mêmes qui ont alimenté les histoires les plus folles des précédentes œuvres de l’équipe Ryu ga Gotoku. Adieu à Kiryu qui tira sa révérence dans sa septième aventure. Bonjour à Yagami, ancien avocat devenu détective privé par la force des choses. Et bonne nuit à trois yakuzas venus de leur lointaine région du Kansai pour mourir dans les ruelles sombres de la ville de tous les possibles.

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Objection !

Judge Eyes ou Judgment semble au premier abord si familier et pourtant si différent. Si le contenant semble le même, le nectar qu’il abrite n’est par contre pas tout à fait le même. On ne pourra qu’apprécier cette volonté de renouveau même si le fruit ne sera finalement pas tombé très loin de l’arbre. Judgement reste cet ersatz de jeu d’action et d’aventure mâtiné de beat them all. Un Yakuza en somme sur lequel on aurait ajouté une surcouche de jeu de détective privé suffisante pour le différencier et apporter un peu de fraîcheur à une recette il est vrai vieillissante, tout en ne touchant pas à ce sentiment d’être en terrain connu.

Pour peu que l’on aura joué aux Yakuza, les rues de Kamurocho nous sembleront immédiatement familières. On en connaîtra déjà chaque coin et recoin, on appréciera de retrouver ses néons qui auront su vieillir et se renouveler pour montrer le temps qui passe. Le Kamurocho de Yakuza 6 datait de 2016, ici nous sommes deux années plus tard. Des travaux eurent lieu depuis ; le destin tragique de certains bâtiments aura connu rénovations et reconstructions puisque la ville de Kamurocho ne s’arrête jamais d’avancer comme ses habitants. Son visage reste le même mais évolue. C’est aussi le cas de Judgment, celui d’un monde qui nous dit quelque chose mais en même temps reste étranger, et avec lequel il faudra à nouveau faire connaissance.

Le ton change aussi. Kiryu était un homme rempli d’émotions assez pures. Il était même sous certains aspects, naïf. Il restait un homme de convictions aux principes indéfectibles. Il était alors facile de se rallier sous sa bannière d’homme juste. Yagami n’est en vérité pas si différent même si son parcours personnel l’aura placé de l’autre côté de la barrière. Ce dernier apprendra-t-on, aura vécu une histoire tumultueuse. Le destin voudra qu’il croise le chemin du patriarche de la très modeste famille Matsugane, des yakuzas très au bas de l’échelle chez les Tojo que nous connaissons bien. De cette rencontre, un Takayuki Yagami alors en perdition devait devenir avocat pour toujours. Le destin en décidera autrement pour lui l’amenant vers une autre direction, celle avec laquelle nous nous amuserons en sa compagnie, celle d’un détective privé.

Contrairement à Kiryu, Yagami a un caractère plus posé et moins sujet à agir à l’emporte-pièce sauf quand on l’attaque là où ça fait mal, c’est-à-dire les gens qui comptent vraiment pour lui. Yagami n’est pas non plus le plus expressif. Il se bat la tête froide. Il y a moins de fougue chez lui que chez le Dragon de Dojima. Il s’agit d’un homme plus terre à terre et pragmatique. Sa personnalité l’amène à moins de naïveté, collant parfaitement avec son intelligence naturelle favorisant sa capacité analytique essentielle à son travail de détective. Cela donne inévitablement une tonalité plus mature à Judgment qui plutôt que de verser exclusivement dans le genre yakuza, est plus proche du drame criminel, du thriller policier et peut-être même politique.

Judgement est en vérité la continuité des expérimentations narratives poursuivies par l’équipe Ryu ga Gotoku avec Yakuza 6. Ce dernier avait une histoire s’éloignant des canons habituels de la série pour verser dans le thriller aux accents politiques. C’est à peu près dans la même direction que le jeu qui nous intéresse aujourd’hui nous emmène en reprenant la même structure narrative façon poupée russe, où un mystère en cache un autre qui mènera ensuite à un autre, et ainsi de suite. Yakuza 6 s’éloignait en effet du caractère romantique des querelles de yakuzas des premiers épisodes pour s’essayer à quelque chose de différent mais aussi de plus sombre. Pour Judgment, il ne s’agit pas à proprement parler d’une histoire de voyous même si son introduction aurait pu laisser penser le contraire. Ainsi à chaque effeuillage de l’intrigue principale, de nouveaux indices viennent peu à peu étoffer une affaire complexe dans laquelle des individus normalement associés à l’idée de criminalité comme les yakuzas, ne seront pas forcément les pires ordures que l’on croisera.

C’est d’ailleurs très certainement sur sa qualité narrative que Judgment se distingue le plus, un point sur lequel l’équipe Ryu ga Gotoku a en général toujours su briller, surtout depuis ces dernières années. Son scénario est témoin de la maturation de leurs talents de conteurs. Découpé en un total de douze chapitres et une conclusion, chacun d’entre eux parviennent à relancer notre envie d’en savoir plus avant d’en atteindre enfin le point final. Chacun de ces chapitres est par ailleurs conçu quelque part comme l’épisode d’une série télévisée, commençant à chaque fois par un résumé à la mode du « Précédemment dans… » bien connu des amateurs de ce genre de programme audiovisuel.

Kamurocho, mon amour

Entre deux moments de l’intrigue principale, il sera possible de poursuivre dans une certaine mesure le quotidien de Yagami. Là où Kiryu faisait partie de Kamurocho mais n’y vivait pas vraiment, passant son temps à fuir, se battre et confronter ses démons, Yagami doit vivre une vie normale, payer ses factures et fera des rencontres dans le voisinage d’une ville qui est véritablement la sienne puisqu’il y habite et y travaille. On reste cependant dans un jeu vidéo très “jeu vidéo”. L’exploration de la vie au quotidien de Yagami reste uniquement en surface et sert en finalité uniquement son gameplay somme toute assez classique.

Les quêtes secondaires toujours présentes servent par conséquent ce nouveau but. S’il est toujours possible de rencontrer des individus au hasard de nos ballades comme dans les Yakuza, elles pourront aussi se faire autrement. Tout d’abord au travers d’enquêtes que se verra confier Yagami par le biais de son agence ou de certains de ses amis. Des quêtes secondaires existeront également sous forme d’interaction avec les membres importants de Kamurocho, et ce principalement avec ses commerçants. En se remplissant la panse dans un restaurant, Yagami se verra sans doute interpellé par le patron pour lui demander son avis sur leur menu par exemple.

Désormais, nos interactions avec la vie de Kamurocho sont plus diverses que jamais. Forger de nouvelles amitiés en aidant notre voisinage aura pour conséquence de grandir notre niveau de réputation débloquant bonus, de nouvelles enquêtes mais aussi de l’aide dans nos combats si nos « nouveaux » amis venaient à passer par là au bon moment. Cela reste malheureusement souvent superficiel bien que contribuant à donner l’impression d’un réel tissu social se formant autour de Yagami et de sa vie de tous les jours au sein des rues de ce quartier si particulier. Humour, émotions et larmes parfois se mêleront à ces histoires d’un temps qui viendront enrichir notre expérience non sans se demander s’il n’aurait pas été possible de faire plus.

Ce symptôme se traduit le plus au travers des petites amies potentielles que Yagami pourra séduire. Au cours de ces histoires alternatives, il fera en effet la rencontre à tour de rôle de quatre jeunes femmes toutes très différentes. Le jeu nous permettra à terme de les contacter par SMS et même de les inviter à plusieurs rendez-vous scénarisés. D’intrigue en intrigue, on sera amené à découvrir leur personnalité, et, pour être tout à fait honnête, on se prend assez vite au jeu. Ces quatre femmes ont chacune une personnalité bien marquée nous donnant réellement envie d’apprendre à mieux les connaître. Malheureusement, il n’y a aucune réelle conséquence à sortir avec ces quatre demoiselles en même temps, hormis quelques dialogues internes témoignant d’une culpabilité de Yagami à agir de la sorte.

Jamais un scandale n’éclatera à ce que ces quatre petites amies ne pourront jamais se croiser comme si elles faisaient partie chacune d’une réalité alternative. C’est d’autant plus frustrant quand on finit par apprendre que l’une d’entre elle souffrait d’un manque de confiance envers les hommes, sortant d’avec son précédent petit ami d’une relation basée sur le mensonge. D’un point de vue de jeu vidéo, ce fonctionnement est compréhensible. D’un point de vue narratif, on aurait pu espérer autre chose que de simplement cocher une case de plus dans nos statistiques générales et que nos actes aient des conséquences plus permanentes et incisives sur la vie de Yagami et de son entourage. Il est même possible d’ignorer nos amoureuses en pixels pour toujours une fois le niveau d’affection maximum atteint symbolisé par une déclaration de leur part, et, ce sans que Yagami n’en dise quoi que ce soit, ni que nos amoureuses s’en plaignent. Il est même possible d’ignorer tous nos amis, et impossible par ailleurs de se froisser avec eux.

Crouching Tiger, Hidden Crane

Judgment reste donc un jeu vidéo au fonctionnement assez classique qui ne s’essaye pas (encore) à verser dans la simulation de vie. Il y a donc l’intrigue principale qui décrit une réalité où Yagami est cet homme qui doit lutter avec un lourd passé qui l’empêche quelque part d’avancer, où il doit faire face à des obstacles à mesure qu’il progresse dans son enquête sur le meurtrier de ces trois yakuzas aux yeux manquants. De l’autre, il y a un Yagami au cœur plus léger, en ne faisant jamais référence à cette autre-lui et qui vit pour son travail, payer ses factures, aider les gens qu’ils rencontrent et dispenser un peu de justice. Ce Yagami-là semble parfois déconnecté de l’autre qui vit dans l’intrigue principale. C’était aussi d’ailleurs le cas pour Kiryu dans les jeux Yakuza. Cependant, avec Judgment et sa manière de décrire un quotidien bien plus palpable, cette dichotomie devient alors plus perceptible qu’auparavant.

Pour autant, il reste un jeu particulièrement jouissif à bien des égards, et follement généreux en termes de contenu. Plusieurs longues dizaines d’heures seront nécessaires pour terminer aussi bien l’intrigue principale que ses enquêtes secondaires. Le système d’amélioration se repose sur des points d’aptitude obtenus en grande majorité en finissant nos enquêtes, en combat ou parfois même en mangeant. Le menu de compétence est aussi beaucoup plus clair que dans la plupart des Yakuza. Le nombre de mini-jeux restent toujours aussi important et on appréciera la présence de bornes d’arcade complètes comprenant notamment Fighting Vipers ou encore Virtua Fighter 5.

Yagami étant un détective, il dispose donc de compétences spécifiques qui le sépare définitivement de Kiryu. Pour enquêter, cela implique parfois de faire des filatures sans se faire repérer, de devoir ouvrir une porte avec ses talents de serrurier de l’illégalité ou encore utiliser un drone pour faire de la reconnaissance. Plusieurs séquences nous amèneront également à devoir passer en revue une scène, un lieu et/ou encore des individus de façon à en trouver les indices qui nous permettront de faire avancer notre enquête quelle qu’elle soit. Les dialogues reposeront aussi sur des choix multiples pour lesquels il est difficile de se tromper, non seulement de par leur faible difficulté, mais également parce que le scénario principal ne vous laissera pas vous tromper. Au pire, il vous invitera à recharger le dernier point de sauvegarde en cas d’échec.

Même si cette parenthèse de réflexion apporte son lot de fraîcheur, l’amateur de jeu d’aventure que je suis ne pu s’empêcher de se lamenter que les énigmes de Judgment ne soient guère plus difficiles mais aussi plus variées et abouties. En effet, le jeu à tendance à réutiliser en boucle certaines mécaniques qui au bout de quelques dizaines d’heures peuvent finirent par lasser, comme de faire une énième filature généralement toutes conçues sur le même modèle. Il y a donc de la nouveauté mais également un peu de répétition souvent interrompue par l’aspect beat them all que Judgment aura gardé des Yakuza. De ce côté-là, les combats paraissent plus dynamiques et ont plus d’impact à l’image de ceux de Yakuza 6, le moteur Dragon les animant parfaitement avec sa gestion de la physique plus élaborée expliquant sans doute ce résultat.

Yagami est aussi un expert en arts martiaux qui maîtrisent deux styles différents qu’il est possible d’intervertir à l’envie en plein combat. Prenant visiblement une forte inspiration des arts martiaux chinois, le premier style de la grue se veut plus adapté aux combats contre de larges groupes d’individus à ce qu’il permet des mouvements et des attaques plus amples sur plusieurs personnes en même temps. C’est aussi un style plus rapide et dynamique ce qui permet de passer d’un ennemi à l’autre plus facilement. La contrepartie se trouve dans des coups plus faibles en intensité et faisant par conséquent moins de dégâts. Le style du tigre sera par contre idéal contre un individu seul, comme un boss par exemple, ou simplement pour frapper plus fort. Ce style est plus lent et porte des coups plus lourds et plus puissants. La simplicité de ce système de combat reposant sur une dualité de style a au moins le mérite de rendre chaque affrontement plus dynamique et amusant, même si certains boss sont toujours autant abusés dans leurs enchaînements de combos.

Une nouveauté intervient cependant sous la forme d’attaques mortelles. Si un ennemi – généralement un boss – venait à vous toucher avec une de ces attaques, c’est une partie de la barre de vie de Yagami qui viendrait à disparaître sans possibilité de la restaurer avec des boissons énergétiques ou de la nourriture. Le seul moyen de se soigner passera alors par l’utilisation d’une trousse de soin ou en faisant appel à un médecin n’exerçant plus que dans l’illégalité des souterrains de Kamurocho. Une solution frustrante puisque pour s’acheter de nouvelles trousses de soin ou se soigner, c’est ce médecin la seule solution. Et il ne se trouve qu’à un seul endroit nous obligeant alors à traverser la ville pour le rencontrer. Autant se dire qu’on se serait bien passé de ces blessures mortelles même si elles ajoutent un sentiment de danger réel à chaque combat d’importance.

Jugement rendu sans appel

Sur le fond, Judgment est un jeu complet, riche et généreux. Son intrigue est excellente portée par un casting au jeu parfaitement au point. Yagami ne pâlit pas en comparaison de Kiryu en s’affirmant par une personnalité propre et attachante. Son travail de détective apporte un peu plus de subtilité et de réflexion à la formule survitaminée et plus action des Yakuza. Le travail rendu pour nous immerger dans la vie d’un détective est par ailleurs très réussie en respectant les codes du genre avec ses histoires de mœurs parfois graveleuses. Le ton général est aussi plus adulte que jamais. Yagami est moins gêné que Kiryu quand il s’agit de sexualité ce dont Judgment parle à plusieurs reprises, que cela soit d’hommes et de femmes victimes des tromperies de leurs partenaires, ou d’une jeune fille harcelée par des pervers sexuels. Ainsi, malgré la note d’humour propre à ce studio, le rire est avant tout pour désamorcer l’atmosphère lourde que des sujets aussi complexes pourraient amener avec eux, tout en les abordant au fond avec sensibilité et intelligence.

Même si sous certains aspects Judgment traite son exploration sociale de la société japonaise comme d’un moyen utile à son gameplay et qu’il n’est pas une simulation de vie ou un jeu de rôle, il tente une approche suffisamment différente pour donner envie d’en avoir plus. Reste à savoir si une potentielle suite osera aller plus loin en nous offrant plus d’autonomie et une exploration des échanges humains plus approfondi et moins dirigiste.

Judgment est une heureuse surprise de la part de l’équipe Ryu ga Gotoku. S’il est vrai qu’elle n’aura pas su oser s’aventurer trop loin de ce qu’elle connaît le mieux, ce nouveau venu apporte un vent de fraîcheur bienvenu après sept épisodes de Yakuza, sans compter les spin-off. Sa maîtrise de la narration, des dialogues et de la mise en scène reste encore très certainement une des meilleures dans le monde du jeu vidéo. Yagami a une personnalité si forte et différente de Kiryu qu’il arrive à suffisamment s’en démarquer en bien. Le jeu est riche de ses rencontres et des activités annexes qu’il a à nous offrir. Un petit bijou donc, qui pourrait tout même aller plus loin s’il s’en donnait la peine.

Vasquaal

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