Critique

The Wanderer : Frankenstein's Creature

Développeur : La Belle Games – Éditeur : Arte – Date de Sortie : 31 octobre 2019 – Prix : 14.99 €

Au fil des deux derniers siècles, la culture populaire s’est largement réappropriée le mythe de Frankenstein, qui s’est vu muter au gré des adaptations théâtrales et cinématographiques. C’est d’ailleurs grâce à la performance mémorable de Boris Karloff dans le film horrifique Frankenstein (1931), que le monstre gagne sa représentation la plus ancrée dans les consciences collectives ; celle d’une créature maladroite et simplette, au visage cylindrique et couturé de cicatrices, avec deux boulons grossiers plantés de chaque côté du cou. Une représentation qui trahit pourtant la vision qu’en avait Mary Shelley dans son roman épistolaire Frankenstein ou le Prométhée moderne, dans lequel elle décrit un monstre certes hideux et gigantesque, mais pourvu d’une grande intelligence ainsi que d’une délicate sensibilité, et qui ne deviendra par la suite qu’un miroir déformé des vices humains. Triste ironie de voir aujourd’hui la créature de Frankenstein sans-cesse moquée pour son apparente bêtise, comme si le sens originel du livre de Shelley s’était perdu dans le temps, pour n’en garder que l’absurdité. C’est donc là qu’Arte et La Belle Games interviennent en réhabilitant l’image bafouée du monstre – trop souvent tristement confondu avec son créateur – au travers d’un conte vidéoludique puissant, fidèle à l’esprit de l’œuvre originale.

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L'art de peindre une émotion

Une lumière aveuglante oblige une créature prostrée, vraisemblablement effrayée, à clore ses yeux. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Elle l’ignore. Et c’est en quête de réponses à ses questions existentielles que la créature se lève fébrilement, et avance à tâtons dans une obscurité plus blanche encore qu’une neige de haute montagne, vagabondant pendant des heures et des heures à la découverte du monde qui s’offre à elle. C’est ainsi que s’ouvre The Wanderer : Frankenstein’s Creature : sur un tableau immaculé qui reflète l’esprit du protagoniste, vierge de toute représentation de son environnement ; un tableau qui ne tardera pas à exploser en une myriade de couleurs éclatantes, au fur et à mesure des découvertes du monstre.

C’est là le premier tour de force de la production Arte, qui déploie une direction artistique somptueuse et tout en délicatesse, venant directement servir la narration, en dépeignant notamment les émotions qui gagnent notre créature. On admire alors le monde se noyer sous un flot de couleurs chamarrées lors des moments de joie, puis se ternir jusqu’à en devenir effrayant lorsque l’angoisse envahit notre avatar. Une symbolique sans équivoque, mais dont la technique irréprochable vient constamment assouvir notre goût pour le beau, par l’esquisse d’aquarelles bucoliques dont les formidables panoramas grouillent de détails. Nos esgourdes ne seront pas en reste, puisqu’une superbe bande-son accompagne chacun de nos pas, alternant entre des thèmes légers, dissonants, ou mélancoliques, qui se composent selon les humeurs de notre protagoniste.

L'errance d'un monstre en mal d'amour

À l’instar du roman de Mary Shelley, la créature mise en scène dans le jeu se situe loin des clichés véhiculés par la culture populaire. Notre protagoniste n’est donc pas une brute écervelée, mais bien un être conscient et doué d’une rare sensibilité, capable de s’émerveiller face à un ruisseau qui louvoie tranquillement entre les arbres d’une forêt. Avide de connaissances, le monstre va immanquablement s’intéresser de près aux humains jusqu’à se fantasmer une place auprès d’eux, et ce malgré un premier contact hostile. Grâce à une écriture simple, subtile et poétique, on se prend rapidement de compassion pour cette créature attachante et candide, sans cesse réduite à cette apparence monstrueuse qui effraie tant les humains. Alors face au rejet, la bonté laisse place à l’incompréhension, puis à la colère, et c’est au tour du joueur de faire des choix : va-t-il tempérer l’impulsivité du monstre, le faire fuir, ou au contraire le laisser s’abandonner à la violence ?

Si la majorité des choix impacte peu le déploiement de la très brève histoire (comptez entre 1h30 et 2h pour en voir le bout), certains vont néanmoins influer sur la portée mélo-dramatique de quelques scènes en modifiant leur dénouement. Impuissant, on assiste alors à une tragédie, et on ne peut empêcher un pessimisme aigre-doux de s’imprégner en nous. The Wanderer : Frankenstein’s Creature aborde pourtant des thèmes vus et revus – l’abandon, le rejet de la différence, l’amour d’autrui et de soi – mais toujours avec une grande élégance venant panser ses quelques failles – et ses quelques bugs. Même le Gameplay, pourtant en retrait, s’imbrique avec justesse dans le récit, au travers de mini-jeux triviaux mais intuitifs où l’on s’amuse à jouer de l’orgue, ou à taper un foot avec des bambins. Une simplicité qui permet d’oxygéner notre système limbique, avant de nous replonger dans la noirceur du conte.

Une prouesse tant visuelle que sonore, voilà ce que la collaboration entre Arte et La Belle Games réussit à nous livrer, en revisitant la mythique histoire du Docteur Frankenstein et de sa créature. Avec une écriture ciselée alliant simplicité et poésie, The Wanderer : Frankenstein's Creature s’agrippe à nos tripes pour nous faire vivre une fuite en avant émouvante et mélancolique. Une épopée tragique qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui saura laisser une trace chez les joueurs sensibles à ces ambiances tout en retenue, loin, très loin, de se complaire dans un pathos obscène.

Gattu

Gattu

Joueur biberonné à quelques vieilleries telles que Secret Of Mana, Half Life ou Day of the Tentacle ; aujourd'hui reconverti sur les jeux narratifs, principalement par manque de temps et... de temps.

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