Interview spéciale : Resident Evil

Interview spéciale : Resident Evil


SOMMAIRE


ANALYSE POLITIQUE

B. B. – Quelle est la vision géopolitique dans les jeux ?

W. B. – De quoi entendons-nous parler depuis le 11 septembre 2001 ? Du terrorisme, pas de guerre mondiale. Ou alors de guerre financée par le terrorisme, voir justifiée par le terrorisme. Les scénaristes jouent avec les peurs actuelles, le fait d’imaginer que des terroristes possèdent un virus ou une quelconque arme de destruction massive est un levier efficace. Les Japonais se souviennent encore des conséquences funestes que de telles armes peuvent avoir, que ce soit une bombe atomique (Hiroshima et Nagasaki) ou chimique (attentat du métro de Tokyo en 1995).

B. B. – Quelle est la philosophie sous-jacente ?

W. B. – Umbrella Corporation se présente comme un fabriquant de médicaments pour soigner les gens ! C’est souvent ceux qui prétendent nous protéger ou agir en notre nom pour notre bien qui creusent notre tombe. Si on prend la saga dans sa globalité, on peut voir deux principes prédominants.

Tout d’abord le fait que les coupables soient rarement inquiétés, même si leur actions sont condamnées. On change de nom ou d’organisation (on passe d’Umbrella à Tricell), et on repart blanc comme neige, effaçant l’ardoise monstrueuse de sa précédente identité. Prenons Ozwell E. Spencer, maître d’Umbrella qui a beau mourir dans Resident Evil 5, il le fait dans sa demeure en homme libre et non en prison malgré la chute de sa firme et la preuve de sa culpabilité ! N’est-ce pas un beau parallèle avec nos hommes politiques, qui étouffent leurs erreurs passées, aussi graves soient-elles ? Ils sont pourtant toujours là, accrochés aux plus hautes places de notre système, et ce sont eux qui décident de notre avenir.

B. B. – Umbrella me fait penser au parti RPR, qui changea de nom pour l’UMP après de multiples affaires de financement illégal et d’enrichissements personnels. Et le parti UMP fut renommé Les Républicains suite à l’affaire Bygmalion…

W. B. – Oui, mais attendez, j’en viens au deuxième principe. C’est le fait de ne pas abandonner la lutte. Après 20 ans à voir nos héros favoris se battre contre des armes biologiques, traquer des dirigeants crapuleux, fermer des sociétés sans foi ni loi, ils n’en ont toujours pas vu le bout ! Et ce, malgré des procès, la destruction d’usines d’armement et de laboratoires expérimentaux… Couper une tête à l’hydre, il en repoussera deux ! Mais est-ce une raison pour abandonner et se laisser manipuler ? Certainement pas.

B. B. – Là, ça me fait penser au petit jardinier qui s’est battu contre la firme géante Monsanto…

W. B. – Parlons-en. Le produit phare de Monsanto, la firme de biotechnologies agricoles, est le Roundup. C’est l’herbicide le plus utilisé au monde, 25% du marché mondial. Ce produit contient du glyphosate, un cancérigène. Monsanto a été condamné par la justice à verser 289 millions de dollars à Dewayne Johnson, un jardinier malade d’un cancer. Comment Monsanto s’en est sorti ? En se laissant racheter par Bayer, la firme chimique et pharmaceutique, pour 63 milliards de dollars. Et après le scandale du Roundup, Bayer annonce la suppression du nom Monsanto ! Cela revient à changer de nom tout en continuant à vendre la mort, exactement comme Umbrella. D’ailleurs, l’idée du nom et du logo d’Umbrella est de protéger ceux en dessous du « parapluie ».

B. B. – C’est assez désespérant, cela donne le sentiment que ceux qui possèdent de l’argent peuvent tout faire…

W. B. – Umbrella n’est pas seulement un empire financier qui cherche à s’enrichir toujours plus. Il y a le projet de modifier l’humanité de manière particulièrement effrayante. Prenons Code: Veronica, qui contient le plus de références à l’Allemagne nazie. Dans le scénario de départ, Alfred et Alexia Ashford étaient nommés Hilbert et Hilda Kreuger. Leurs prénoms commençaient par la lettre H, comme Hitler. C’étaient les petits enfants d’un bourgeois nazi qui avait combattu durant la Seconde Guerre mondiale et avait fui en Amérique du Sud. Capcom – éditeur japonais qui connait mal notre culture – s’était rendu compte au cours du développement que mettre des nazis dans le jeu s’avérait être un suicide pour le marché européen. Pour situer le contexte, les grands éditeurs rechignaient à mettre des croix gammées dans leurs jeux, par exemple les premiers Medal of Honor ont été censurés par Electronic Arts. Les références directes au nazisme ont donc été effacées par Capcom, mais il en subsiste tout de même des traces.

B. B. – Parlez-nous de ces traces…

W. B. – Capcom a conservé le design des personnages : Alfred et sa sœur sont tous deux des blonds aux yeux bleus. Ils ont reçu une éducation spéciale, une vidéo fait la démonstration de leur sadisme alors qu’ils étaient enfants. Quand on rencontre Alfred adulte, il nous fait part de sa fierté d’appartenir à une famille supérieure. Parmi les objets à trouver, il y a un Luger, pistolet qui faisait partie de la panoplie de l’armée nazie. Parmi les décors, on tombe sur une réplique d’un char allemand et une salle de torture où sont présents des fours crématoires.

B. B. – Les fondateurs d’Umbrella seraient donc des ex-nazis ?

W. B. – Pas tous, mais pour Edward Ashford (le grand-père d’Alfred et Alexia Ashford), cela parait assez clair.

James Marcus, le créateur des virus dans Resident Evil 0, fait plutôt songer à Werner Heisenberg, le physicien chargé du programme nucléaire allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. Il se moquait de la politique et n’avait aucun sens moral : tout ce qui l’intéressait était de pouvoir mener à bien ses expériences. Le problème, c’est qu’entre de mauvaises mains, le fruit de son travail aurait pu causer la fin du monde !

Spencer est encore différent. Lui, c’est le véritable cerveau d’Umbrella, celui qui manipule tout le monde. Il organisera le meurtre de tous les autres fondateurs pour exercer un contrôle total sur sa société, un peu comme Hitler pendant la « Nuit des longs couteaux ». Pour rappel, Hitler a ordonné l’assassinat de tous les dirigeants de la section nazie Sturmabteilung (SA) en 1934. La SA était utile à Hitler le temps de conquérir le pouvoir, mais une fois Führer du Reich, il n’en avait plus besoin. Aussi, le programme des « enfants Wesker » dirigé par Spencer rappelle de fait l’eugénisme nazi.

B. B. – Le programme des « enfants Wesker » est donc au cœur de Resident Evil…

W. B. – Oui. Ce programme consistait à sélectionner des enfants au quotient intellectuel supérieur et à l’ADN particulier. Les cobayes devaient être capables de résister à des virus expérimentaux – ceux qui succombaient étant considérés comme du déchet. Ensuite, le programme prévoyait de rendre les cobayes dociles dans le centre de formation des cadres d’Umbrella vu dans Resident Evil 0. La devise du centre ressemble fortement à un message de propagande nazie : « L’obéissance engendre la discipline. La discipline engendre l’unité. L’unité engendre le pouvoir. Le pouvoir est la vie ». D’ailleurs, les deux uniques survivants de ce programme ont un profil aryen.

B. B. – Que deviendront-ils ?

W. B. – Albert Wesker sera obsédé par la collecte des virus les plus puissants au monde pour arriver à les fusionner. Son plan consistera à bombarder la planète avec une synthèse ultime des virus pour éliminer les personnes non compatibles, et ne garder que les survivants à ses ordres.

Alex Wesker cherchera à vaincre la peur de la mort et à copier son cerveau dans une machine informatique. Son plan consistera à transférer son esprit dans un corps jeune et résistant à un virus. Tous deux finiront par travailler pour leur propre compte et trahir Spencer.

B. B. – Pourquoi trahir Spencer ?

W. B. – Comme dans Highlander, « il ne peut en rester qu’un ». Le pouvoir ne se partage pas ! Cette trahison contre leur « père » peut aussi être interprétée comme une preuve d’humanité. Albert et Alex Wesker portent en eux une faille originelle. En d’autres termes, le programme des « enfants Wesker » a bousillé leur vie. Le centre de formation d’Umbrella n’a pas suffi à les rendre dociles comme l’espérait Spencer. Le traitement dont ils ont soufferts durant l’enfance a causé trop de dégâts psychologiques et affectifs. Même si ce sont des « supers aryens » qui rêvent chacun d’être maître du monde, cela restent des êtres tourmentés. Le responsable de leurs tourments est Spencer. Qui ne rêverait pas de faire payer la monnaie de sa pièce à son bourreau ?

Albert dira à son « père » : « Le droit d’être un dieu ? Vous ? Arrogant jusqu’au bout ! Seuls ceux qui sont vraiment capables d’être un dieu méritent ce droit ».

Alex écrira à son « père » : « Que votre âme, si tant est que vous en ayez jamais eu une, pourrisse dans le tourment pour l’éternité et que le grincement de vos dents ne cesse de résonner en enfer ».

B. B. – Le programme des « enfants Wesker » fait songer à l’embrigadement des jeunesses hitlériennes, mais aussi à une affaire plus récente, les « bébés Nobel »…

W. B. – Parlons-en. Au début des années 1980, en Californie, le millionnaire excentrique Robert Graham a sollicité des prix Nobel pour recueillir leur sperme dans un laboratoire devant servir à la procréation d’enfants géniaux, censés une fois adultes trouver le moyen de vaincre le cancer et la mort. Cette banque de sperme se vantait d’avoir un catalogue contenant la semence de William Shockley, prix Nobel de physique qui jugeait le quotient intellectuel des Noirs américains inférieur à celui des Blancs…

B. B. – Ça fait peur ! Mais de nos jours, les lobbies de l’eugénisme ont rompu avec l’embarrassant racisme de départ…

W. B. – Le transhumanisme de Google s’appuie sur les avancées de l’intelligence artificielle et de la biologie pour promettre l’abolition de la vieillesse, des maladies et de la mort. Mais les meilleures techniques d’amélioration ne seront pas disponibles pour tout le monde, à cause du coût des recherches et des opérations chirurgicales.

Le risque, c’est que les riches verront leur longévité fortement augmentée, quand les plus pauvres verront leurs conditions de vie rester à un stade « inférieur ». Autrement dit, le transhumanisme peut non seulement accroitre les inégalités sociales, mais créer de nouvelles catégories d’inégalités. La différence de traitement entre les riches « augmentés » et le reste du monde peut amener à réactualiser la lutte des classes. Déjà que ce n’est pas brillant aujourd’hui, la dernière étude montre que les riches vivent en moyenne 13 ans de plus que les pauvres en France…

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