Critique

Mutazione

Développeur : Die Gute Fabrik – Éditeur : Akupara Games – Date de Sortie : 19 septembre 2019 – Prix : 17,99 €

Voilà cinq années que Die Gute Fabrik n’avait publié aucun jeu, depuis le très bon Sportsfriends en 2014. Le studio a vécu quelques changements internes, avec notamment l’arrivée à sa tête de Hannah Nicklin, narrative designer et dramaturge. C’est un important virage pour l’entreprise danoise, habituée aux jeux de plateformes et aux party games, et qui vient ici se frotter à du jeu narratif de grand calibre. Le gameplay excentrique de Johann Sebastian Joust est désormais loin, laissant place à une aventure très personnelle, presque intime. Lorsque nous avons vu Mutazione à la Gamescom il y a quelques semaines, Hannah Nicklin nous a avoué que le slogan “soap opéra mutant”, au-delà d’être simplement une formulation rigolote qui n’a cessée d’être reprise dans tous les titres d’article, décrit surtout le jeu avec justesse. À la manière de ces feuilletons dispersés dans les créneaux perdus de chaînes télés oubliées, le titre explore la vie d’un petit groupe de personnages, leurs relations et l’évolution de leurs vies, parfois indépendamment du personnage principal. Chaque citoyen de Mutazione possède une caractérisation ciselée soutenue par une écriture très fine, qui font du jeu une des découvertes les plus touchantes de cette année.

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A fleur de peau

Le jeu s’ouvre sur un embarcadère. Kai fait ses adieux à sa mère, avant de monter sur un petit bateau en direction de l’île de Mutazione. Son grand-père y vit depuis plusieurs dizaines d’années, mais il est récemment tombé malade. C’est donc l’occasion ou jamais pour la jeune fille de rencontrer un homme qu’elle n’a jamais connu. Après une brève discussion à sens unique avec le capitaine du bateau, notre personnage principal sort sur le pont pour observer les paysages défiler lentement. On contemple, on s’imprègne de l’ambiance. Les premières notes douces donnent immédiatement le ton, elles évoquent une familiarité étrange. Kai entreprend un voyage sans précédent, mais on a d’ores et déjà l’impression de rentrer chez soi.

Lors de l’arrivée sur l’île, une chose devient très claire : les habitants ne ressemblent pas à des êtres humains normaux. On apprend très vite que ces changements physiques sont dus à la chute d’une météorite sur l’île, près d’un siècle auparavant. La petite communauté vit depuis en autarcie, et personne ne semble vouloir venir les déranger. Kai va alors apprendre à les connaître, étant immédiatement acceptée en leur sein comme un membre de la famille.

Ils sont une quinzaine à vivre là, dans un petit village fabriqué à partir des restes de la civilisation présente une centaine d’années plus tôt. Sous la canopée de l’arbre Papu, ils vivent des jours en apparence simple, dans une société sans argent, basée sur le troc, en harmonie avec une nature mutante qui a progressivement repris ses droits sur les constructions humaines. On se rend bien vite compte que l’apparence étrange de ces insulaires, parfois grotesques, parfois perturbants, n’est qu’un prétexte pour faire ressortir leur humanité. Mutazione est un jeu narratif qui se raconte quasi-exclusivement via les discussions que vous aurez avec vos nouveaux voisins. Et il sera très vite question d’amour, de deuil, de solitude, de rêves et de désillusion. Chaque individu a sa propre histoire, sa propre personnalité soulignée visuellement et musicalement. Chaque bulle de dialogue est colorée suivant la teinte dominante du locuteur, accompagnée de sons très distincts pour chacun d’entre eux : des bruits d’objets du quotidien ou des matériaux liés à l’occupation principale de la personne sur l’île. De gros efforts sont faits pour transformer ces personnages en une peinture vivante, sensorielle, afin qu’ils puissent tous se démarquer et ne pas être relégués au rang de PNJ d’arrière-plan. Mutazione n’est pas une seule histoire singulière, mais bien leur histoire à tous, à la manière d’un film choral où chaque destin s’entrecroise. C’est un pari ambitieux et réussi, qui ne pouvait l’être qu’en étant servi par une écriture attentionnée, qui prend grand soin de ces mutants comme s’ils étaient tous au centre de l’histoire.

Les 80 000 mots qui composent le scénario et ces échanges vous permettront de les connaître de plus en plus intimement, en fonction de vos choix de dialogues et du temps que vous déciderez de leur accorder. Leur caractérisation passe également par des expressions et des tiques de langage qui permettent de reconnaître, en une seule ligne de texte, la personne qui prononce ces mots. Et le jeu ne se contente pas de disperser ses habitants un peu partout sur l’île, il s’applique à rendre crédible leur vie quotidienne.

L’entièreté du titre se déroule sur une semaine, chaque jour étant divisé en plusieurs moments, en fonction de la position du soleil ; une symbolique qui appuie la proximité accrue de la population avec la nature. Tous les personnages vivent leur vie, si bien qu’à chaque ellipse, ils se trouveront à différents endroits de l’île, vaquant à leurs occupations ou discutant les uns avec les autres. Kai possède cependant des objectifs à accomplir qui feront immédiatement avancer la pendule vers la prochaine étape de la journée. Vous avez donc tout intérêt à explorer en long et en large afin de dénicher tous les nouveaux dialogues et interactions, afin de profiter au maximum de votre nouvelle vie insulaire. De ces évolutions constantes en résulte un jeu profondément vivant, qui progresse parfois sans nous, à son propre rythme, et qui retranscrit à la perfection ces moments fuyants de contemplation, comme le fait de se lever aux aurores et de trouver tout le village encore endormi, la solitude de l’aube permettant alors de redécouvrir des lieux que l’on connaissait déjà. Il en va de même pour ces séquences tardives, longtemps après que tout le monde soit parti se coucher, qui vous laissent seule avec le grand Tung pour regarder des soap opéras, sur sa vieille télé que l’on entend depuis l’extérieur de sa maison. Mutazione capture parfaitement l’essence de ces petits villages où personne ne ferme sa porte et où tout le monde se connaît, où l’on se sent chez soi à chaque coin de rue.

Il convient cependant de noter que si vous êtes du genre à ne vouloir rater aucun détail, les allers-retours incessants pour trouver chaque conversation peuvent être un peu longuets, car vous ne savez pas forcément où se trouvent les uns et les autres.

Terreau des temps modernes

L’un des aspects importants de Mutazione réside dans les graines que vous pouvez ramasser tout au long du jeu. Peu de temps après son arrivée sur l’île, Kai réalise que son grand-père a un rôle crucial au sein de la communauté : il est shaman. Le shaman, dans le contexte du jeu, prend soin de la nature mais aussi des habitants. Il fait pousser des jardins aux quatre coins de l’île et soigne les maux des insulaires, qu’ils soient physiques ou émotionnels. C’est ce qu’il va commencer à vous transmettre, et c’est ce qui est considéré comme l’objectif central du jeu. Il est possible de récupérer des graines un peu partout lors de vos explorations, avec chacune leurs propres spécificités et rôle médicinal. Les planter demandera cependant une certaine expertise : pour bien se développer, chaque plante a besoin d’un sol particulier, mais aussi d’une musique spéciale. Ces airs ancestraux vont seront enseignés progressivement, et permettent aux petites pousses une croissance accélérée, et donc une récolte rapide. Une fois hors de terre, chaque fleur poussera la chansonnette, ayant chacune un instrument qui leur est propre. Faire pousser de nouveaux jardins ajoutera donc une certaine couleur et une certaine texture à chaque recoin de l’île. La nature y a repris ses droits, et c’est dans ce sens que vont les tâches que l’on vous confie. Ce changement de paysages est particulièrement visible lorsque vous repassez par des lieux déjà visités, désormais transformés, embellis, adoucis par les quelques nouvelles touches de verdures. Si vous aimez prendre votre temps, il est possible de se poser et d’écouter les petites symphonies composées par les plantes, un processus dynamique très agréable qui participe grandement à ces instants de zenitude ponctués de sons de la nature.

La transmission du rôle de shaman implique aussi que vous devez veiller au bien-être d’une flore qui est intimement liée aux créatures qui la peuplent ; vos plantations auront donc un effet sur le moral de votre nouvelle famille. Elles sont un pont, une connexion qui vous permet de vous intégrer à cette société décalée, mais qui vous permet aussi de panser de vieilles blessures et d’aider au processus de guérison. On ne vous dit cependant pas tout, et l’île possède quelques secrets bien gardés qui seront dévoilés à mesure que vous planterez de nouveaux jardins, souvent liés au passé de certains personnages.​

De l'amour à la graine

Chaque aspect du jeu donne l’impression d’avoir été fabriqué dans l’optique d’être confortable et rassurant. Visuellement, les décors et les personnages sont des assemblages de papier à dessin, se déplaçant à la manière d’un collage vivant. Les textures épaisses de certains décors et personnages évoquent beaucoup de sensations tactiles liées aux arts plastiques, et la douceur des couleurs pastel ajoutent beaucoup à l’ambiance posée, indissociables de tout le travail fait sur le sound design. Alessandro Coronas, le compositeur du jeu, évoque la nature comme inspiration pour la musique du titre et, plus généralement, l’équipe de développement mentionne Brian Eno et son travail sur Music For Airports. En ressort une bande-son très ambient, probablement le genre le plus approprié à un jeu contemplatif comme celui-ci. Les paysages et la musique se portent mutuellement, les compositions étant complémentaires aux scènes d’exploration et de relaxation. Le jeu fourmille de sons familiers qui éveillent parfois de vieux souvenirs.

On sent que beaucoup de cœur a aussi été versé dans la création du système musical des plantes. Des dizaines d’instruments ont été enregistrés et attribués aux différentes fleurs qu’il est possible de faire pousser, afin de vous garantir un nombre considérable de concertos possibles. Les tonalités changent en fonction des propriétés des végétaux : libre à vous d’expérimenter avec d’autres graines pour dévoiler tout le potentiel de l’outil.

Chacun de ces éléments apportent un relief supplémentaire à l’aventure, donnant une personnalité unique et forte à l’île que vous foulez de vos pieds curieux. On aimerait y vivre, on aimerait s’y perdre, pour combler ce besoin de parfois oublier la civilisation pour se ressourcer et se retrouver soi-même.

Sur la petite île de Mutazione, la vie passe plus lentement, au gré des cycles du soleil et des soirées barbecue. Rarement un jeu a su rendre aussi vivante une telle distribution de personnages, offrant une incroyable fenêtre sur les sentiments humains et sur la guérison par le lien social. Lancer Mutazione, c'est retrouver un foyer longtemps oublié qui vous accueille à bras ouverts, c'est revenir à la source et se souvenir de comment prendre son temps. Die Gute Fabrik signe une grande œuvre qui a du cœur, et qui ne présage que du bon sur la nouvelle direction prise par le studio.

Tmnath

Tmnath

Passionné de jeux de plates-formes et de crème anglaise.

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