Critique Vidéo

HAVEN

Développeur / Éditeur : The Game Bakers – Date de Sortie : 03 décembre 2020 – Prix : 25 €

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Longtemps attendu par les amoureux de jeux originaux et visuellement marquants, Haven est enfin disponible. Un lancement de fin d’année qui sent bon le dimanche en amoureux, sous le plaid et accompagné de boissons chaudes devant l’écran, manette en main. Le jeu est réalisé par The Game Bakers, un studio de Montpellier qui nous a déjà proposé les excellents et trop méconnus Squids, des jeux tactiles adorables et pleins de joie de vivre mais aussi et surtout Furi, un succès critique retentissant pour un jeu d’affrontement de Boss au visuel très inspiré.

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Après Squids et Furi

Fondé par Emeric Thoa et Audrey Leprince, d’ailleurs co-fondatrice de l’association Women in Games ayant pour but d’encourager la mixité dans l’industrie du jeu vidéo, The Game Bakers c’est aussi des talents venus de tous les horizons et qui se retrouvent en un projet commun plein de promesses.

Mais un nom résonnera davantage pour tous ceux ayant suivi la sphère indépendante ces dernières années : le nom de Pierre Corbinais.

Créateur de l’Oujevipo, curateur de talent pour de petites expériences étonnantes, Pierre Corbinais est aussi auteur de certaines expériences narratives qui ont marqué les esprits par le réalisme de leurs dialogues. Pierre sait aussi parler de sexe de façon ludique dans un monde du jeu vidéo qui a encore beaucoup de mal avec ça, la preuve avec son NSFWare d’anthologie qui mélangeait Pornhub et Warioware en un seul jeu. C’est gratuit et c’est génial.

Pierre est aussi auteur sur « Enterre-moi mon amour », ce jeu narratif en temps réel sur la vie de Majd, une Syrienne, qui tentera d’atteindre l’Europe sans embuches. Et si je vous parle de Pierre et de son travail ce n’est pas pour rien… Parce que Haven est avant tout un jeu narratif et que ce qu’il nous raconte, surtout à travers ses dialogues, est de grande qualité et porte le jeu vers les sommets.

Main dans la main

Haven c’est l’histoire de deux êtres, Kay et Yu, complètement amoureux, évoluant sur une planète qu’ils ne connaissent pas, pour une raison que je ne vais clairement pas vous dévoiler. Fort d’une histoire se déroulant sur une dizaine d’heures en moyenne, Haven met au centre de son gameplay ce couple si intéressant, par ailleurs magnifiquement dessiné par Koyorin (que je vous invite à suivre sur les réseaux sociaux et son Patreon, les liens sont dans la description).

Le jeu se déroule en plusieurs étapes très inspirées d’un Visual Novel. Vous commencerez par voyager d’îles en îles sur cette planète ou une sorte de flux alimente le monde et vous permet aussi de surfer dans les airs pour vous déplacer plus rapidement. Suivre un flux vous permet de faire le plein de cette énergie si spéciale, pour nettoyer les différentes zones d’une « rouille » rougeâtre aux conséquences désastreuses sur l’écosystème.

Des combats sont au rendez-vous, au tour par tour. Ainsi, vous purifierez les créatures des lieux contaminés par cette pollution rouge et pourrez même les caresser ou interagir avec elles une fois l’affrontement terminé. Certaines de ces bestioles vous débloqueront des zones auparavant cachées ou bloquées, ou vous permettront aussi de voyager d’un ilot à un autre moyennant un peu de nourriture…

De la nourriture que vous pourrez créer directement dans votre foyer, qui n’est autre que votre vaisseau. A l’intérieur vous pourrez donc fusionner des aliments trouvés sur les ilots pour créer des plats et en découvrir les bienfaits. Ils vous permettront par exemple de reprendre de la vie, même si certaines plantes bien combinées vous donneront accès à la création de médicaments plus efficaces encore.

C’est dans ce vaisseau-foyer que le plus gros de la narration se fera entre nos amoureux aux caractères très différents. C’est la pierre angulaire d’une relation au final assez normale, qui a ses hauts et ses bas mais aussi ses moments de tendresse, d’amour, d’humour et de complicité.

Au fur et a mesure des actions effectuées, des dialogues terminés, des affrontements réussis ou de l’avancée du scénario, une jauge de « relation » se remplira. Une fois celle-ci pleine, vous pouvez aller… picoler ! Et généralement, cela se termine par une scène à l’écriture soignée et très réaliste, par des séquences de câlin sous la couette (ou ailleurs !) et par une augmentation de vos statistiques pour chaque personnage. Une ode au relâchement, même dans les pires moments, prouvant que l’amour a ce pouvoir de toujours trouver comment se sortir d’une situation des plus désespérée, tout simplement parce que être avec l’autre, ce n’est pas être seul.

Cette complicité entre les deux personnages, vous l’aurez même manettes en main. Puisque le jeu permet d’être joué entièrement en Coopération ! A titre personnel je ne vois même pas comment il est possible d’imaginer y jouer autrement qu’en couple, tant l’attachement qu’on a envers les personnages passe beaucoup mieux de cette façon. A deux joueurs, on peut se laisser guider par l’un ou prendre les rennes des mouvements principaux de nos héros. Sur le terrain, le second joueur qui ne contrôle pas la direction peut invoquer une bulle permettant de nettoyer la zone et récolter automatiquement les plantes aux alentours, afin de toujours être là pour aider.

En combat, la coopération trouve tout son sens puisqu’il est possible de combiner nos coups de façon à se rendre plus efficace.

En discussion, chaque joueur peut choisir d’une réponse et il faudra se mettre d’accord pour qu’une de celles-ci soit choisie : on brise alors cette obligation de se plonger dans le jeu et vient se mettre en place des discussions entre joueurs qui ne sont pas d’accord et défendent leur point de vue. On note toutefois qu’il est dommage que le jeu ne permette pas un choix « aléatoire » en cas de véritable conflit d’idées. Au moins pour dynamiser certains moments et fluidifier davantage la narration (quitte à s’engueuler, c’est le risque !).

Ce mode coopération que je conseille clairement en couple fonctionne aussi très bien pour des couples non-hétéros puisque les personnages sont écrits de façon très moderne : Kay et Yu se partageront des qualités et des défauts habituellement trop genrés, rendant ici l’expérience beaucoup plus accessible à tous que prévu. Et on peut clairement s’en réjouir.

Loin d'être parfait

Haven est une aventure visuellement incroyable, portée par des musiques enivrantes et une écriture d’une finesse et d’une justesse qui laissent souvent le joueur totalement hébété devant une situation si réaliste et si commune qu’elle renforce avec brio l’attachement que l’on peut avoir pour nos protagonistes.

Par contre, c’est aussi un jeu blindé de petits défauts qui énervent. Le gameplay, tout d’abord, donne envie de surfer avec sa manette jusqu’à pas d’heures lors de sa découverte, mais vous demandera surtout beaucoup de patience et de self control pour ne pas pester violemment contre certains moments de jeu ou la caméra, les contrôles et la direction de votre personnage ne fait rien de ce que vous voulez.

En surfant, vous avez trois possibilités : aller tout droit en vous dirigeant de gauche à droite, réaliser quelques virages avec la bonne gâchette et claquer un aller-retour d’un coup de stick. Mais le level-design est souvent fait de murs et de rochers sur votre chemin, combiné à des frontières d’ilots sous forme de murs invisibles, ce qui rendra le tout assez frustrant. Le pire étant quand la caméra s’en mêle, se renversant dans tous les sens, sans crier gare !

On se pose aussi la question de l’intérêt des combats qui, par ailleurs, peuvent être simplifiés dans les options du jeu. Ces affrontements manquent rapidement d’originalité et cassent très vite les envies d’explorations. Il est possible de les accélérer avec la bonne touche mais le souci de jouer en combats rapides, c’est que c’est la console qui va décider de vos choix d’attaque. Et au lancement du jeu, clairement, l’I.A fait n’importe quoi ! Il faut avouer que sans les combats, Haven pourrait bien gagner en rythme chez beaucoup de joueurs.

Haven a aussi le problème classique des jeux très ambitieux avec des moments de narration incroyable porté par une réalisation trop simple qui manque de grandeur, parfois. Mais on est tellement scotché sur les dialogues, d’ailleurs doublés en anglais par de fabuleux acteurs aux voix marquantes, que la pilule passe bien.

Haven est artistiquement une réussite : des environnements magnifiques, un design de personnage inspiré et des musiques envoutantes accompagnent des dialogues de très haut vol, bien trop rarement vécus dans un jeu vidéo. Au-delà de ce qu’il raconte sur son univers et son scénario principal, assez commun et parfois prévisible dans sa démarche, le jeu de The Game Bakers met surtout en avant une relation de couple absolument marquante et réaliste. Cette écriture et ce quotidien « à vivre » qui reprend le meilleur des Visual Novel pour mieux le moderniser, n’efface pas tous les défauts d’un titre vraiment loin d’être parfait, assez répétitif et à la boucle de gameplay pas toujours agréable sur sa dizaine d’heures. Mais si ce que vous aimez par-dessus tout dans une aventure, ce sont ces personnages et leurs interactions, alors Haven est pour vous. Et évidemment, c’est un fabuleux jeu à jouer en couple !

Skywilly

Skywilly

Rédacteur en chef collectionneur de Skylanders et qui passe beaucoup trop de temps sur ces briques Lego. Heureusement qu'il y a des petits jeux pour s'évader ! Auteur de Le jeu vidéo indépendant en 2015 : Portraits de créateurs

1 réflexion au sujet de « Haven »

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