The Battle at Kemble’s Cascade

Les mondes du jeu vidéo et du jeu de plateau sont intimement liés. Il n’est pas rare de voir le premier adapter les succès du second, et inversement. Le jeu vidéo s’inspire même régulièrement de concepts du jeu de plateau pour développer ses propres genres, ses propres identités (le STR, par exemple, qui dérive du wargame). En revanche, il est plus inhabituel de constater le phénomène inverse. The Battle at Kemble’s Casade en témoigne pourtant : voilà qu’un jeu de plateau s’inspire directement du principe des shoot’em up.


Des petits vaisseaux et piou piou piou

Les schmup, on connaît : un vaisseau qui tire sur des hordes d’ennemis qui se succèdent, un écran au scrolling le plus souvent vertical, des power up, des boulettes dangereuses qui arrivent de partout et le besoin de manœuvrer rapidement et intelligemment… De Space Invaders à DoDonPachi en passant par Ikaruga ou Super Aleste, le genre fait le bonheur des expériences arcades et des joueurs adeptes de combats spatiaux tactiques et corsés. Sous son nom incompréhensible et presque imprononçable, The Battle at Kemble’s Cascade entend reproduire tout cela… mais en jeu de plateau. Il s’agit donc ici de piloter un petit vaisseau spatial devant se frayer un passage sur le plateau à la force de ses armes, accumulant au fil de ses exploits fortune et gloire.



C’est un jeu à points de victoire : on en gagne en réalisant des missions (objectifs individuels ou communs du type premier arrivé, premier servi), en éliminant certains ennemis, en tirant sur les autres joueurs, ou bien en se déplaçant sur certaines cases particulières. La gestion du placement est essentielle, de même que celle du vaisseau, que l’on peut améliorer en achetant de nouvelles armes, ou divers équipements à l’aide du belonium, la monnaie du jeu. Au joueur alors de déterminer s’il vaut mieux s’attaquer à des ennemis rapportant directement des points de victoire, ou s’il est plus judicieux de s’en prendre d’abord à ceux qui octroient du belonium, pour être plus puissant par la suite. Et bien sûr, il faut dans le même temps esquiver les astéroïdes et prévoir ses actions stratégiquement pour se montrer plus efficace que les autres joueurs…

Des mécaniques originales inspirées du jeu vidéo

Si le design très pixelisé du jeu est évidemment un hommage au parent vidéoludique, The Battle at Kemble’s Cascade ne s’en contente pas, et fait preuve d’une réelle originalité dans ses mécaniques de gameplay, qui renvoient directement à celle du jeu vidéo. La plus impressionnante est sans aucun doute celle du scrolling : le plateau de jeu est en effet constitué de cartes (représentant chacune deux cases), disposées sur cinq glissières placées les unes au-dessus des autres. A la fin de chaque tour de jeu, on retire les cartes de la glissière du bas, on ramène cette  dernière en haut du plateau et on y place de nouvelles cartes ; voilà donc un scrolling vertical simulé en jeu de plateau ! Le principe est habile, permet de générer une tension liée à l’incertitude de ce qui va apparaître au haut du tableau (des ennemis ? Des bonus ? Des astéroïdes ?) et offre des possibilités tactiques, car tout joueur se trouvant en bas de plateau lors du défilement de ce dernier est naturellement repoussé d’une case vers l’avant (ce qui permet de jouer à bloquer ses adversaires, ou simplement de se positionner sans dépenser de point de mouvement).



L’autre mécanique particulièrement intéressante du jeu est la notion de danger, qui permet de rendre compte de l’habileté du joueur à esquiver les torrents de boulettes des manic shooters. Les points de vie des vaisseaux sont représentés par une jauge d’énergie, qui sert par ailleurs également à activer ses armes ou se déplacer. Mais cette jauge d’énergie n’est pas attaquée directement par les ennemis : ceux-ci vont plutôt augmenter une seconde jauge, la jauge de Danger. Concrètement, chaque ennemi présent sur le plateau dispose d’une aire de menace : il peut tirer dans une direction, et s’attaque en général à tout joueur situé sur une case adjacente à lui. A la fin d’un tour de jeu, le joueur observe le plateau de jeu et compte chacune des menaces qui touchent sa case ; ce ne sont pas encore des dégâts, mais du Danger (notons que les autres joueurs, lors de leur tour, peuvent également tirer pour augmenter cette jauge de Danger). Lors de son tour suivant, le joueur va diminuer le danger qui pèse sur lui pour chaque point de mouvement dépensé ; cela correspond à aux manœuvres d’esquive. Seuls les points qui n’auront pu être évités toucheront directement la jauge d’énergie. Pas forcément intuitive de prime abord, cette mécanique se montre très maligne dans sa représentation de l’esquive, et permet là aussi d’intéressantes réflexions tactiques sur comment et où se déplacer pour minimiser et réduire le danger.

Enfin au rayon des inspirations du jeu vidéo, signalons que l’on peut régulièrement trouver des power up, qui viendront apporter des bonus variés, et surtout le fait que chaque partie se termine par l’apparition d’un boss imposant, qui s’étale généralement sur deux glissières complètes et possède des règles particulières pour pimenter la fin de partie…

The Battle at Kemble’s Cascade est à conseiller à tous les amateurs de schmup et de jeu de plateau. Des mécaniques originales et bien pensées, des règles simples pour un jeu accessible mais un minimum technique, un thème alléchant… Seul le principe de points de victoire, classique et jamais totalement satisfaisant, constitue un léger défaut (ainsi que le plastique des glissières, qui ne fait pas très classe). Pardonnable, pour jeu fort sympathique.

Mwarf

Mwarf est chef de projet (dans l'informatique) et travaille à Paris. Il s'intéresse beaucoup au cinéma et au jeu vidéo, adore Kubrick, Quentin Dupieux, le duo Iguchi/Nishimura (il est éclectique), et toute sorte de jeux indés innovants. ll aime aussi le metal (et l'indus en particulier), et peut écouter Nine Inch Nails, KMFDM ou encore Tool toute la journée. Ho, et il aime particulièrement écrire pour partager ses découvertes.

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