GRIS

GRIS

Apportant un brin de douceur dans le catalogue tonitruant de l’éditeur Devolver, Gris de Nomada Studio aura été une agréable surprise en ce qui me concerne. J’avoue l’avoir laissé glisser hors de mon radar avant sa sortie par manque de temps et un burnout personnel vis-à-vis des jeux vidéo. Gris m’est donc apparu comme une bouffée d’air frais, une parenthèse enchantée dans ma vie de joueur capable d’apprécier un peu de poésie quand elle se présente à lui. Gris saura également grandir en vous pourvu que vous lui en laissiez l’opportunité.



Un camaïeu d’émotions

Autant adresser de prime abord ce qui saute aux yeux : Gris est magnifique. Son trait est raffiné et rappelle un dessin d’illustration qui se mouverait à l’aide d’animations d’une qualité tout aussi impressionnante. Le délicat mouvement du drapé du poncho que porte son héroïne nous donne l’impression qu’il aurait pu être tout autant un film d’animation à la “Azur et Asmar” à cause de sa 2D et de son scrolling horizontal affirmant son style général. Le dessin de Gris mélange deux types de traits. Un plus souple et ambivalent, presque organique pour représenter les éléments d’une nature encore belle et sauvage. Un autre plus rectiligne pour dessiner les contours de ruines ou d’architectures froides et implacables. Les deux s’entremêlent et forment ses paysages éthérés conditionnés par un passage d’une couleur dominante à l’autre : du rouge au vert, au bleu et puis au jaune avant de toucher le gris, couleur ni sombre, ni claire ; toutes ces couleurs étant représentatives de l’état émotionnel de son héroïne.

Gris est une expérience visuelle et sonore totale. Le graphisme et le son y dansent ensemble pour former la symbiose de deux sens. La bande-sonore signée par Berlinist, un groupe que je ne connaissais pas, erreur depuis rattrapée, est tout aussi grandiose que son esthétique majestueuse. Souvent dans nos jeux vidéo, il arrive que la musique soit meilleure que le visuel, et parfois, c’est la direction artistique qui sublime une production audio trop faible en comparaison. Ce n’est pas le cas ici. Quand on se croit submergé par le dessin, la musique vient révéler en nous de nouvelles sensations, un frisson pouvant même parcourir notre colonne vertébrale dans les passages où elle se fait plus prégnante que jamais. Par la suite, c’est au tour des couleurs et des formes de Gris de s’ouvrir un peu plus vers un nouvel exploit visuel ; une couleur qui se répand comme de la peinture à l’eau sur un papier Canson par exemple, ou quelques coups de crayons noirs pour dessiner une forêt remplie de créatures amusantes. À un autre moment, c’est une silhouette inquiétante prenant la forme d’un oiseau géant et menaçant.

La musique de Berlinist ne semble pas avoir été simplement ajoutée par-dessus un jeu déjà fini sans l’attendre. Elle apparaît au contraire de bout en bout avoir été pensée en même temps, tant chacune de ses notes semblent s’y fondre pour en accompagner chaque pas, chaque action et chaque émotion dans une synchronisation parfois presque trop parfaite. Gris est sans aucun doute le produit d’une grande attention et de l’amour du travail bien fait.



True Colors

D’un autre côté, il n’est pas non plus formidablement novateur dans son utilisation du médium vidéoludique. Gris aurait tout aussi bien pu exister comme un film d’animation que la différence serait mineure. Ce qu’il essaye de nous transmettre est certes renforcé en partie par le fait que nous avons l’illusion du contrôle, quand la musique se déclenche presque instantanément à la mesure de nos pas et de nos pressages sur les boutons de la manette par exemple, mais il n’empêche qu’à la fin, il ne révolutionne rien en la matière et ne pousse ce medium guère plus loin que là où il se trouve actuellement. Il n’innove pas par exemple comme un Journey usant de la fonction de jeu en ligne pour que nous puissions partager son expérience atmosphéro-poétique avec de parfaits inconnus à travers internet, chose qu’un film ou autre média seraient incapables de reproduire.

L’interactivité dans Gris est donc présente dans sa plus simple expression, ce qui n’est pas en soi un mal tant et si bien elle parvient malgré tout à transmettre un flot d’émotions réelles pourvu qu’on y soit sensible. Linéaire, il repose sur de la plateforme aisée et non contraignante, ouverte à tous, même débutants et non habitués aux jeux vidéo. Gris ne se ferme à personne. Le but est alors de ne pas frustrer et il n’en aurait pu être autrement. C’est pour cela que notre fragile héroïne ne peut mourir ou disparaître, ce qui implique en retour qu’il n’y a pas d’enjeu face aux rares présences menaçantes pour elle. Ce n’est guère bien grave finalement, et cela s’applique également aux quelques puzzles que l’on rencontrera en cours de route tant ils s’inscrivent dans une logique élémentaire qui ne viendra pas entraver une progression qui se veut fluide et sans arrêts. Tout dans Gris se doit de s’enchaîner avec aisance ce qui le rend en fin de compte planant et même relaxant malgré la tonalité dramatique de son histoire, si tant est qu’il y en ait une.

Au sens strict du terme, le récit de Gris est ouvert à l’interprétation même si certains détails presque trop évidents tendent à nous orienter vers les thèmes de la dépression. Chacun y verra ce qu’il voudra, et je n’en dirai plus pour n’influencer qui que ce soit ou en gâcher la moindre révélation. Gris reste cependant volontairement évasif pour ne pas nous influencer quant à ce que nous devrions ressentir. Aidé en cela par la musique, c’est un jeu qui respire entre ses zooms de caméra qui nous éloigne de son héroïne comme pour mieux l’isoler dans l’immensité de certains décors, ou au contraire se rapprocher au plus près de son être pour mieux installer un sentiment d’intimité.


Le monde de Gris réagit et s’ouvre à nous comme une fleur qui éclot. C’est une jolie petite pépite de beauté extérieure comme intérieure, le genre d’expérience qui peut devenir personnelle au point qu’il soit difficile d’expliquer pourquoi on l’a aimé. Il peut et doit être fait d’une traite ce qui prend moins d’une après-midi. Entre le graphisme époustouflant qui ne cesse de se démener pour toujours plus nous impressionner, et sa musique qui nous enveloppe comme un manteau mélancolique et envoûtant, Gris est un coup de cœur ou ne le sera pas. Si vous aimez être transporté dans un peu de magie et de poésie, alors c’est exactement ce qu’il vous faut.

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