Critique

NORCO

Gattu
Publié le 7 mai 2022

Développeur

Geography of Robots

Éditeur

Raw Fury

Date de Sortie

24 mars 2022

Prix de lancement

14.99 €

Testé sur

PC

Certains endroits semblent maudits. De cette pensée bien triviale naît une image concrète. La Louisiane, terre à l’histoire scarifiée, témoin de la tragédie humaine. Son sol s’est nourri du sang des indigènes, et plus encore des esclaves cravachant dans les champs de coton. Puis, lorsqu’on range fouets et fusils, ce sont les ouragans qui balaient d’un souffle profond des milliers de demeures, pas plus solides qu’un château de cartes. Les sans-abris apaisent leur peine d’un shot de crack, avant d’errer dans les rues nocturnes de La Nouvelle-Orléans tels des zombies, balançant leur corps au rythme langoureux du saxophone. Enfin, à quelques encablures de la capitale du Jazz, se trouve une bourgade hors d’haleine, construite autour d’une raffinerie pétrolière. Norco n’est qu’une ville-dortoir, à l’existence aussi éphémère que l’or noir. Néanmoins, à sa périphérie s’étend le bayou, relique marécageuse du Mississippi, hantée par les alligators et les vieux esprits. Finalement, il n’en faut pas plus pour qu’hommes et femmes, même dénués d’un passé tangible, ne se racontent une mythologie, une histoire. Et pourquoi pas un jeu vidéo ?

norcoleptique

Norco est un point&click réalisé par un tout jeune studio états-unien au nom intriguant, Geography of Robots. Un indice de l’ambiance que va déployer le titre, puisque celui-ci prend place dans un futur incertain, alors qu’androïdes et drones de surveillance meublent le quotidien d’une humanité moribonde. Norco, c’est également un hommage au sud de la Louisiane, dont les paysages moites sont nappés d’un mysticisme halluciné et d’un pessimisme macabre. Bicoques délabrées, marais hostiles et usines aux fumerolles étouffantes s’esquissent au travers d’un pixel-art éprouvé, au techno-ésotérisme omniprésent. On entrevoit dans les décors de cette Amérique industrielle et à bout de souffle de nombreuses icônes bibliques, qui murmurent leur désespoir au joueur. On pense à cette vierge au visage craquelé, abandonnée sur le pas d’une maison, ou à ce robot amputé de ses jambes qui nous vomit un prêche apocalyptique.

Et si l’on se laisse à scruter le ciel, on aperçoit ce coucher de soleil permanent, reflet des flammes qui dévorent un pays touché par la guerre civile. C’est sous cette lueur presque intime que l’on fait la connaissance de Kay, une jeune femme qui a fui depuis longtemps sa terre natale pour découvrir le monde, avant qu’il ne disparaisse pour de bon. Son téléphone sonne, elle décroche. À l’autre bout du fil, la voix chevrotante de son frère, Blake, se fait entendre. Leur mère est atteinte d’un cancer dont l’issue sera certainement funeste. Néanmoins, Kay décide d’ignorer l’urgence. Elle jette son portable dans les profondeurs du Rio Grande, une manière de refouler ses démons immémoriaux, de s’abandonner à l’oubli. C’est quelques mois plus tard que la nouvelle tombe : maman est morte… il est temps de rentrer.

UN CONTE délirant

Lorsque Kay franchit les portes de la demeure familiale, certains souvenirs filandreux toquent à l’orée de sa conscience. Elle se rappelle son père, absent. Sa mère, au charisme affirmé. Et son frère, brebis galeuse de la fratrie, impulsif, malheureux. La mémoire, sans cesse attaquée, est au cœur de Norco. Kay ne se souvient pas de tous les visages qui ont habité son enfance. Même sa propre identité s’avère floue ; le joueur ne verra la figure de l’héroïne que sous la forme d’une émoticône inexpressive et froide. C’est d’ailleurs ce qui est reproché à la jeune femme, son manque d’empathie envers sa famille, elle qui s’est barricadée derrière une anesthésie affective plutôt que de prendre soin des siens. Un autre genre de fuite, tout compte fait.

Pour remettre de l’ordre dans ses souvenirs, Kay dispose d’une Mind Map, une carte mentale qui va se remplir au fur et mesure de ses interactions avec les habitants de Norco. Car le retour en Louisiane de la jeune femme ne s’est pas passé comme prévu. Son frère semble avoir disparu, et de la mort de sa mère s’exhale un parfum de mystère, qui mêle projet top secret et entreprise à l’éthique douteuse. Alors Kay va devoir se replonger dans les recoins les plus embrouillés de son esprit et détricoter le vrai du faux, afin d’aller au bout de ce dangereux jeu de piste.

La jeune femme se lance alors dans un road trip surréaliste, à la recherche de fantômes oubliés. Qu’elle arpente les venelles sinueuses du bayou, ou les rues abandonnées de Norco, les tableaux au style gothique, tous peints avec l’obsession du détail, s’enchaînent avec justesse. Les références christiques se multiplient, et se dégage rapidement du titre une atmosphère hors-sol, qui donne l’impression que l’humanité entière est plongée dans un délire collectif. Kay fera aussi bien la connaissance d’un oiseau géant empêtré dans la boue du bayou, que d’un culte de geeks complètement loufoque, ayant fait de leur jeu de rôle papier une nouvelle réalité. Pour se mouvoir dans ce rêve éveillé, qui risque de laisser les joueurs les plus terre à terre sur le bas-côté, notre héroïne demeure invisible. Seul un petit curseur nous permet d’interagir avec notre environnement — à l’instar du très ancien Maupiti Island — pour résoudre les rares (et faciles) énigmes que propose Norco. L’intérêt de ce dernier se trouve ailleurs : dans les rencontres faites par Kay, et les dialogues qui en découlent.

l'oubli n'efface pas les péchés

Difficile de ne pas penser à la fabuleuse logorrhée d’un certain Disco Elysium, lorsqu’on se heurte au verbiage mystico-philosophique de Norco. On y retrouve le même goût pour le monologue alambiqué, la même cohabitation de plusieurs styles d’écriture, entre langage soutenu et laisser-aller plus rustique. Norco se montre aussi bien capable de nous triturer les méninges quant à la condition humaine, que de nous faire marrer en contant les déboires gastriques d’un homme ayant ingéré un hot-dog avarié. Un art narratif porté par une galerie de personnages profonds, aux répliques tranchantes — mention spéciale au détective Le Blanc, un brin narcissique, ainsi qu’à la bienveillance du droïde Million. Face à la gouaille de ses interlocuteurs, Kay prend peu la parole, en ressort effacée. Plus qu’une individualité à part entière, la jeune femme apparaît comme un réceptacle des tourments et pensées d’autrui. De fait, s’identifier à une protagoniste aussi inconsistante peut s’avérer difficile, mais c’est là un mal nécessaire pour mettre en valeur le propos percutant de Norco.

Au travers de son univers insaisissable, Geography of Robots livre une satyre sociale impitoyable d’une Amérique désunie, aux querelles intestines intemporelles. Mais à force de multiplier les pas de côté absurdes, il arrive que Norco perde le joueur dans ses méandres narratifs. Tout comme Kay, notre mémoire se brouille. Noyé sous des vagues de mots et concepts intangibles, on finit parfois par oublier la quête du frère disparu. Alors on lâche prise, et on se laisse porter par le courant délirant de Norco, sans savoir vraiment où l’on se rend. Jusqu’à ce qu’à de moments bien précis, les scénaristes daignent nous abreuver d’une révélation, d’une nouvelle piste qui nous ramène brutalement à la réalité. Pour que peu à peu, tout prenne enfin sens.

Norco ne laissera personne indifférent. Si certains pourraient y voir le travail prétentieux d’un cerveau malade, d’autres loueront à raison son génie scénaristique et sa symbolique féroce. Ce que l’on peut affirmer, c’est qu’à aucun moment le point&click de Geography of Robots ne tombe dans les affres d’une quelconque facilité. Dans cette Louisiane au bord de la brèche, chaque tableau est construit avec une minutie d’orfèvre, chaque dialogue amène une idée utile au récit. Alors bien sûr, quelques joueurs s’essouffleront face à son manque de challenge, ainsi que son flot incessant de bizarreries. Toutefois, derrière cette folie apparente se cache une œuvre profondément humaine, qui nimbe d’une belle lumière les gueules cassées et les rejetés, et rend poétiquement hommage à une région prisonnière du tumulte de son passé.

Tinykin

Non ce n’est pas Pikmin

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