Critique

Foretales

Gattu
Publié le 15 septembre 2022

Développeur

Alkemi

Éditeur

Dear Villagers

Date de Sortie

15 septembre 2022

Prix de lancement

20 €

Testé sur

PC

En 2014, l’arrivée d’Heartstone a chamboulé le paysage vidéoludique. Fort d’un succès tonitruant et exponentiel — on parle d’environ 20 millions de joueurs uniques pour l’année 2020 —, le jeu de cartes du géant américain Blizzard a inspiré toute une tripotée de studios concurrents, reniflant un filon encore inexploité. Ainsi, durant la dernière décennie, de nombreux clones de cette licence ont pointé le bout de leur nez sur nos machines. Parmi la flopée de sorties, citons l’exemple de Legends of Runeterra, pondu par les équipes de chez Riot, qui retravaille avec brio une formule éprouvée, mais en se refusant à lui injecter un soupçon d’originalité. C’est là le symptôme d’une scène vidéoludique allergique à la moindre prise de risque. Encore une fois, c’est du côté de la sphère indépendante que l’on scrute l’audace, le renouvellement d’un genre qui se laisse vivoter. Slay the Spire se pointe, Inscryption le suit. Deux titres qui cassent les codes en implémentant au jeu de cartes des mécaniques rogue-like : un croisement des styles à la fois opportuniste et on ne peut plus efficace. Aujourd’hui, c’est au tour d’Alkemi — studio nantais accompagné par le dénicheur de pépites Dear Villagers — de relever le gant avec Foretales, non sans une certaine audace, puisqu’ils ont tout bonnement amputé de leur œuvre toute composante de deck-building, pour mieux se concentrer sur l’expérience narrative. Après tout, comme pourrait l’affirmer un diseur de bonne aventure : tirer les cartes, c’est essentiellement raconter une histoire.

professeur chourave

Cette fois-ci, pour ce voleur de Volepain, c’est la bonne. Un dernier larcin bien juteux avant de couler des jours heureux, à mille lieues des affres d’une pauvreté aliénante, qui comporte son lot de dangers. Les embrouilles avec la garde municipale, qui n’hésite pas à vous enfermer dans une piaule infestée de puces, au moindre soupçon d’incartade. Les empoignades aiguisées avec les ruffians parasitant les bas quartiers, prêts à vous suriner pour trois pommes. Tout cela ne sera bientôt qu’un lointain souvenir pour notre piaf aux ailes agiles. En effet, un individu masqué lui a fait miroiter le pactole, en échange d’une lyre appartenant à une nobliarde du coin. Du pain bénit pour un chapardeur aussi habile que Volepain. Mais lorsque ce dernier met enfin la main sur l’objet convoité, le voilà pris de visions funestes qui lui dévoilent la fin d’un monde sur lequel déferlent vagues de zombies et autre maelstrom dévastateur. Pas avare en courage, et aidé par quelques compagnons piochés sur la route, notre volatile s’envole pour sauver l’univers d’un déclin inéluctable. Rien que ça.

Pas utile de tergiverser plus longtemps : non, Foretales ne dispose pas d’un scénario qui invente l’eau tiède. Avec son pitch aux atours très classiques, rappelant vaguement le mythe de Cassandre, le titre français préfère mettre l’accent sur des enjeux simples à appréhender, qui happent en un claquement de doigts le joueur dans son récit. Foretales met en scène une époque médiévale peuplée d’animaux anthropomorphes, où le bandit de grand chemin côtoie le pirate sanguinaire, dans une légèreté ambiante qui prête à sourire. La verve des personnages et l’omniprésence du second degré nous font presque oublier les tenants et aboutissants pourtant dramatiques de son histoire. On devine alors rapidement que le but d’Alkemi n’était pas de créer un univers à la profondeur inouïe — son folklore est à peine effleuré —, mais bien de tricoter une narration dont la modestie fait la force.

Pour illustrer notre propos, il suffit d’observer le graphisme qui donne vie au monde de Foretales, dont les chaudes couleurs séduisent au premier coup d’œil. Le titre français emprunte beaucoup aux dessins animés ayant bercé l’enfance des générations Y pour asseoir son style. Cela se ressent en particulier dans l’esquisse des protagonistes, dont les visages, pourtant stéréotypés, agrippent le regard, font qu’on leur reconnaît immédiatement toute une panoplie de traits de caractère : les angoisses de Volepain, prisonnier d’une mission trop lourde pour ses frêles épaules, la brutalité du gorille Karst ou encore le sérieux du félin Léo. Là encore, la galerie de personnages ne fait pas montre d’une grande originalité, mais sa familiarité rigolarde fait que l’on accroche sans mal à un enrobage qui aurait pu autrement lasser, voire rebuter.

diplomatie ou force brute ?

Malgré le classicisme de son propos et de sa plastique, c’est bien par ses mécaniques de jeu que Foretales innove. Comme nous le disions en introduction, il ne sera jamais question de deck-building — pour les novices, l’optimisation de son paquet de cartes. Alors les fans hardcores de Magic : The Gathering peuvent renfiler leur chemise, Foretales se montrant plus comme un titre narratif qu’un jeu de cartes à proprement parlerl. Ici, les cartes servent essentiellement à interagir avec notre environnement, plus qu’à tataner les paltoquets qui oseraient s’en prendre à nous.

Dès lors qu’on enclenche une mission, un plateau de jeu apparaît. Au centre, on trouve trois à six cartes qui représentent des lieux que l’on peut visiter. Tous nos protagonistes jouables — au nombre de trois maximum simultanément — disposent de quelques cartes/compétences leur permettant d’explorer leur environnement. Par exemple, si vous vous situez sur la place d’un marché, Volepain peut subtiliser la bourse d’un marchand pour se remplir les poches, là où Léo va plutôt humer l’air à la recherche de nourriture. Ou si vous traînaillez dans la planque d’un contrebandier, Karst pourrait bien vous dégotter une arme cachée grâce à son flair d’ancien bandit. En effet, dans Foretales il est important d’accumuler certaines ressources : de l’or, de la bouffe, des points de gloire lorsque vous réalisez une bonne action, ou d’infamie quand vous vous la jouez truand, mais aussi certains butins susceptibles de vous filer un coup de main dans votre quête – un passe-partout, des explosifs, des couteaux de lancer, etc.

Car de nombreux antagonistes vont tenter de vous mettre des bâtons dans les roues : gardes retors, pirates un peu mabouls, zombies décérébrés, et autres joyeusetés. Un combat s’enclenche alors, et libre à vous de massacrer vos opposants en usant de la force, ou au contraire de faire preuve de diplomatie en corrompant la piétaille qui vous fait face. Vos adversaires disposent effectivement d’une jauge de morale, que l’on abaisse dès que l’un d’entre eux est forcé à fuir le champ de bataille. Pour ce faire, vous pouvez leur envoyer quelque monnaie sonnante et trébuchante, ou les effrayer grâce à vos points de gloire ou d’infamie. Si vous décidez de vous prendre pour Tony Montana en dézinguant à tout va, alors les cadavres que vous laissez derrière vous partent dans une défausse — un cimetière —, qui pourrait bien se retourner contre vous plus tard. Cela peut aussi mettre en colère certaines factions, qui vont dépêcher plus de troupes à vos trousses pour stopper votre folie meurtrière.

j'te vole dans les plumes

Restons honnêtes : Foretales n’est pas fait pour être joué de manière agressive. D’une part, on risque de tracer le jeu en ligne droite, avec une boucle de gameplay qui pointe bien trop rapidement. D’autre part, on passe à côté de quêtes secondaires, capables de débloquer des compétences supplémentaires. Au contraire, c’est lorsqu’on tente de ne provoquer aucune mort que Foretales dévoile tout son potentiel addictif, toute son ingéniosité, en prenant des allures de jeu d’énigme. Tester les possibilités d’interactions qu’offre le jeu devient alors grisant, non seulement pour accumuler l’or et les points de gloire, mais aussi pour découvrir des routes alternatives. Et si je donnais quelques pommes à ce gamin vêtu de guenilles pour qu’il me file des informations croustillantes ? Ces spadassins qui m’empêchent d’entrer dans une mine, dois-je les soudoyer ou simplement leur balancer une grenade fumigène pour passer discrètement dans leur dos ? Comment convaincre ce serpent de me foutre la paix… et si je le capturais à l’aide d’un filet de pèche ramassé plus tôt ? Il est important de se creuser la tête et peser chacune de nos décisions, au risque de se retrouver à court de cartes, synonyme de game over. Pourtant doté d’une prise en main extrêmement simple, la richesse de Foretales percute, hypnotise, attrape notre main pour ne plus la lâcher.

Comme de nombreux jeux portés sur la narration avant lui, Foretales propose à son tour au joueur de faire des choix cornéliens. Si les pouvoirs mystiques de Volepain lui annoncent des catastrophes à venir — indiquées sur une mappemonde —, certaines se produisent en simultané, et la tragédie devient alors inévitable. Allez-vous plutôt secourir ces mineurs en révolte d’une répression sanglante, ou empêcher une vague de zombies de déferler sur une ville voisine ? Selon l’option choisie, les futurs niveaux différeront complètement ; certaines portes s’ouvrent quand d’autres se ferment définitivement. Toutefois, nul besoin de se torturer les méninges avant de prendre une décision, puisque Foretales reste impossible à terminer en un seul run. Là encore, le titre français encourage le joueur à explorer tous les chemins qui s’offrent à lui, jusqu’à ce qu’enfin le monde soit sauvé.

Le plumage ne fait pas l’oiseau. Derrière un habillage qui ne suinte pas la grande originalité, avec son univers médiéval-fantastique très classique, Foretales cache une richesse difficile à déceler au premier regard. Habile mélange de jeu de cartes et de jeu d’aventure, le titre made in France réussit à nous happer dans les péripéties de ce filou de Volepain, grâce à une interactivité qui se renouvelle sans cesse, pour peu qu’on se refuse à faire couler le sang. Alors évidemment, certains lui reprocheront des mécaniques de combat bâclées et répétitives, ainsi que des twists scénaristiques un peu faciles, mais ce serait passer à côté de son potentiel si accrocheur, servi par une difficulté savamment étudiée et une écriture qui ne manque pas d’humour. Au milieu de la palanquée de jeux de cartes sortant chaque année, Foretales réussit à se façonner un nid douillet, et nous invite tendrement à nous y pelotonner.

Tinykin

Non ce n’est pas Pikmin

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